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CORPS POST-MODERNE : D’UNE LIBÉRATION À UNE MAÎTRISE PROCHE DE LA NÉGATION DE L’INDIVIDU

La norme désignant ce qu’est un corps en bonne santé, un corps sain, un corps esthétique, et ce que de tels corps symbolisent a évolué lentement tout au long de l’histoire mais tout semble s’être accéléré au XXème siècle. Le corps est bien plus qu’une simple interface physique entre soi et le monde, c’est aujourd’hui un marqueur identitaire et un objet de consommation. Dis moi comment tu perçois ton corps, quel est le corps dont tu rêves ?, ce que tu consommes pour atteindre un tel corps, et je te dirai qui tu es.

Au XXème siècle, le corps, et surtout celui des femmes, est traversé de normes mais s’en émancipe progressivement, et ce notamment grâce aux rôles des femmes pendant les guerres mondiales. En réalité, plutôt qu’une réelle émancipation, il s’agit d’une mue des normes sociales. De fait c’est dans les années 60 que se cristallise un rapport au corps individualisé, qui n’est plus une simple incorporation de rapports de classes et de genre : c’est une appropriation autonome et revendiquée. C’est d’ailleurs dans cette décennie que l’individualisme achève de structurer la société française. Particulièrement à partir de mai 68 s’effectue un recentrage sur le Soi et sur le corps. La revendication de la maitrise du corps par l’individu est multiforme, elle porte la libération des corps et de la sexualité. Par là-même, c’est la volonté de maitriser sa sexualité, notamment avec l’accès à la contraception puis l’IVG. On peut aussi rapprocher ce rapport au corps individualisé de la démocratisation des loisirs et du sport, qui décloisonne un soin apporté au physique et un temps pour soi jusqu’ici réservés seulement aux classes les plus aisées.

Est-ce une réelle émancipation des corps ? En réalité, il s’agit plutôt d’un déplacement du prisme. Le corps est désormais un objet que tout un chacun doit maîtriser, travailler, soumettre à des injonctions de plus en plus fortes. Il se doit d’être sain, entrainé par une pratique sportive régulière, beau, lisse, jeune. Malgré l’émancipation, le poids du ragard de la société sur le corps est d’autant plus fort que chaque individu s’en fait le relais, chacun fait de manière autonome et libre le « choix » de le soumettre à la norme.

A la fin du XXème, le corps est face à des injonctions contradictoires que l’on peut rapprocher des dérives de la société d’hyperconsommation et de la perte de repères qui en résulte. Il faut que le corps soit mince, tout en n’ayant pas à se priver, il faut faire de l’exercice tout en se faisant plaisir, il faut maigrir mais seulement « là où il faut », rester éternellement jeune ou du moins en avoir l’air…
On assiste à une fragmentation des modèles corporels et à leur superposition, parfois contradictoire. Cette dynamique peut mettre à rude épreuve la représentation du corps, et l’hyperchoix qu’offre  la consommation de masse renouvelle et alimente sans cesse cette fragmentation. Light, anti-âge, coupe-faim, crèmes et soins minceur : le corps n’est plus sacré, ce n’est plus dans l’imaginaire collectif une création de Dieu mais bien une création de chacun, qu’on peut modeler même artificiellement. Ainsi, s’il n’est pas possible d’obtenir naturellement le ré corps de ses rêves, alors il faut le soumettre à la chirurgie esthétique pour qu’il reste jeune et beau, au laser pour qu’il reste imberbe, et demain aux implants connectés pour qu’il reste contrôlable … On peut aussi évoquer l’engouement pour le sport et l’apparition de la bigorexie, addiction à l’effort physique, mais aussi la popularité du véganisme, régime alimentaire dont les injonctions strictes structurent un mode de vie à part entière, ou des cures détox, qui renouent avec la culture ascétique du jeûne. Ces tendances s’accompagnent de prescriptions d’achat, et la versatilité avec laquelle l’une passe de mode pour être remplacée par une autre, parfois contradictoire, renforce encore la fuite en avant dans la consommation.

Que nous disent ces tendances de notre rapport au corps et de notre société ? Probablement que le bien-être, qui pour Alain Baudrillard est le nouveau bonheur à l’ère post-moderne, le fait de se sentir bien dans son propre corps, n’est plus seulement un état auquel le progrès doit mener les sociétés, mais bien une injonction, un état qu’il faut atteindre sous peine de sanction sociale et morales. S’il est plaisant de penser que les choix relatifs à notre corps ne relèvent que de notre libre arbitre, ils s’apparentent plutôt à un travail social, une conquête du corps portée par un impératif de maitrise qui le soumet davantage qu’il ne le libère.

Edith L. Étudiante en master de Marketing et Stratégie à l’Université Paris Dauphine