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« DE DIJON À JAKARTA… COMMENT NOËL S’EXPORTE » sur L’OBS

Si Noël fédère bien au-delà des terres chrétiennes, c’est que cette fête mêle plusieurs traditions : païenne, religieuse et surtout familiale.

Un immense sapin stylisé domine l’atrium du centre commercial de luxe. Le cône géant rouge, vert et doré est suspendu dans le vide, au-dessus d’un chalet au toit blanchi. Régulièrement, clou du spectacle, il neige. Pourtant, dehors, c’est une chaleur moite qui saisit les chalands pressés de faire leurs emplettes chez Vuitton ou Gucci. Ils prennent tout de même le temps de faire la queue pour que leurs enfants soient pris en photo avec le Père Noël sur son traîneau… Christmas time au Pacific Place Mall de Jakarta. « Christ-mas », la messe du Christ, la fête de Jésus dans le premier pays musulman de la planète. Cette grande opération commerciale connaît aussi un franc succès à Dubaï, mecque du shopping, à Tokyo, capitale des cadeaux technos. A l’ère de la mondialisation, super-Noël fait vendre à tout-va grâce à son extraordinaire capacité d’adaptation : « la » fête syncrétique et mercantile par excellence.

Ce qui n’est pas toujours du goût des catholiques convaincus, qui aimeraient un peu moins de bling-bling pour la naissance de Jésus… Certains n’apprécient guère le Père Noël. Il n’a certes pas été inventé par Coca-Cola puisque son habit rouge et blanc existait bien avant, mais la marque a fixé et colporté la représentation que nous en avons aujourd’hui, et ce, dès les années 1930, à travers des campagnes de pub.

Contre cet impérialisme américain, des Dijonnais n’avaient pas hésité à brûler, sur le parvis de la cathédrale, une effigie du Père Noël, tenu pour un usurpateur hérétique. Aujourd’hui encore, des familles croyantes considèrent que c’est le petit Jésus qui apporte les cadeaux. La crèche occupe une place centrale à la maison. Sa version miniature et domestique s’est développée pendant la Révolution française, quand les églises devaient rester fermées. Alors que, de nos jours, la messe de minuit – pas vraiment à minuit – fait le plein, estime Robert Rochefort, député européen MoDem et coprésident de l’Obsoco (Observatoire société et consommation) : 

C’est un phénomène constaté depuis trois-quatre ans, et il concerne aussi les non-croyants, car ils accompagnent parfois leurs parents ou grands-parents. Mais diverses études montrent que seulement 15 {c954e6686e20b1dc91f7dac6401c0eb30f86a9660b1d493b067f3ff41928732d} des gens associent en priorité la référence religieuse à Noël.

Rituel des cadeaux

En revanche, ils sont beaucoup plus nombreux à juger cette fête très mercantile, poursuit- il : « La crise économique s’accompagne toujours d’une remise en question de la société de consommation. Certains ne veulent pas tomber dans le piège de l’hyperconsumérisme. Cependant, au dernier moment, ils craquent souvent et participent malgré tout au rituel des cadeaux. »

La critique n’est pas nouvelle, en réalité… « Déjà, au siècle dernier, les puritains américains n’avaient pas hésité à comparer Noël à de nouvelles saturnales ou à des bacchanales éhontées », écrit la sociologue Martyne Perrot dans Faut-il croire au Père Noël ? (Le Cavalier bleu, 2010). Les Casseurs de pub et les Résistants à l’agression publicitaire (RAP) avaient même proposé un Noël 2001 sans achat.

C’était oublier que les réjouissances de fin d’année sont un « gaspillage cérémoniel », pour reprendre l’expression de la sociologue Martine Segalen à propos du mariage. « Car on est heureux de dépenser. Et c’est même triste de ne pas avoir de cadeaux à offrir », analyse Nadine Cretin, historienne spécialiste des fêtes.

Fête, porteuse de sacré

La « corvée » annuelle, les complications induites par les parentés éparpillées, les efforts consentis par les familles recomposées n’ont pourtant pas raison de Noël, que l’on doit parfois célébrer plusieurs fois pour ne pas faire de jaloux !

« Au fond, c’est une fête qui n’est pas purement commerciale en France, contrairement à celle des grands-mères, à Halloween ou au Black Friday, qui a tenté une percée en novembre », remarque Pascale Hebel, responsable du département Consommation au Crédoc (Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie). « Les commerçants tentent de s’approprier les fêtes religieuses pour combler les mois creux et lisser les ventes, mais ça ne marche pas vraiment. » 

Sauf pour Noël, qui s’exporte très bien au-delà des pays chrétiens. 

Cette fête parle à tous : sans être confessionnelle, elle est porteuse de sacré et de sens, explique Nadine Cretin. Au départ, c’était une pratique domestique, puis, avec l’avènement de l’électricité et des décorations, elle a investi l’espace public. »

L’âge d’or de Noël : 1950

Sa forme moderne est née dans la seconde moitié du XIXe siècle, constate Martyne Perrot, auteur de Cadeau de Noël, histoire d’une invention (Autrement, 2013) : « Certes, dans les campagnes, c’était encore centré autour de la messe de minuit et d’un souper riche, même si on n’en avait pas les moyens. Alors que les bourgeois et aristocrates se sont emparés de Noël pour autocélébrer la famille, autour des enfants, ces héritiers que l’on doit gâter. Au même moment, les grands magasins se sont développés et ont contribué, avec leurs vitrines, leurs publicités et leurs catalogues, à la féerie de Noël. Il y a plus d’un siècle, c’était déjà une période importante pour le commerce ! Mais l’âge d’or de Noël, ce sont les années 1950 : on est dans l’euphorie de la fin de la guerre. Avec le baby-boom, tous les Français veulent participer à la société de consommation. « 

Jésus, l’enfant roi des familles

Les différences régionales dans la manière de célébrer Noël se réduisent, tandis que s’impose une symbolique commune, aux emprunts très variés mais dont les significations convergent. « En fait, en filigrane, il y a le solstice d’hiver, souligne Nadine Cretin. L’Eglise, vers 330, a décidé que le Christ était né un 25 décembre, même si on ignore en réalité la date exacte, pour substituer ce culte aux célébrations romaines autour de la naissance du dieu Mithra, le 24 décembre, et des saturnales. Ces dernières consistaient à réunir maîtres et esclaves autour d’un grand banquet, pour appeler la prospérité, et à échanger des cadeaux, pour porter bonheur. »

Le 25 décembre, on commence à sortir de la longue nuit hivernale, les jours vont progressivement allonger. On attend le retour du soleil et le Christ est porteur de cet espoir pour les croyants, car il est la « Lumière du monde« , selon saint Jean.

L’enfant Jésus dans la crèche, sauveur des hommes pour les chrétiens, symbolise les enfants rois de la famille, dépositaires de l’avenir. Le sapin, qui reste toujours vert, représente la pérennité de la nature. « Pendant les saturnales, les Romains accrochaient d’ailleurs des branches de lauriers chez eux, rappelle Nadine Cretin. Noël est une fête symboliquement riche, qui révèle beaucoup de choses sur nos sociétés et la famille. Elle est promise à un bel avenir, et l’on peut compter sur le commerce pour continuer à lui en donner un en tout cas ! » Même si la pratique religieuse et la famille sont en perte de vitesse…

Stéphanie Condis

 

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