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« GÉNÉRATION » – INTERVIEW DE NATHALIE DAMERY POUR L’ILEC

En dehors du champ démographique, l’idée de génération a pu renvoyer à un événement (Mai 68), à une période (« génération perdue » des années vingt trente), à une période en art (peinture, littérature…), voir à un produit (en particulier dans l’automobile), etc. Les « générations « X », « Y », « Z » renvoient-elles à l’univers de la technique…

Incontestablement ces générations sont liées à l’ordinateur, puis à Internet. La génération Y a d’ailleurs été appelée celle des « les enfants de l’ordinateur ». Le totem serait aujourd’hui le Smartphone. Pour autant, l’objet techno, mis à part son design et sa marque , n’est pas l’important. Les valeurs portées par Internet, et en particulier l’accès à la connaissance par tâtonnement, l’immédiateté, le gratuit, la relation entre pairs … qui caractérisent les 18-24 ans sont en train d’essaimer et d’impacter la société toute entière.

Le changement technique s’accélérant, va-t-on vers un raccourcissement des cycles générationnels ?

Je ne crois pas que ce soit la technique qui change le monde, mais l’usage qu’on en fait. Et en matière d’usages des ponts se créent, des apprentissages mutuels se font, de nouvelles formes d’échanges apparaissent. Jean-François Marchandise (FING) a cette expression juste « nous sommes tous le pré-numérique de quelqu’un » pour désigner ces aller-retour entre générations et au sein des générations elles-mêmes. L’intergénérationnel est intéressant à observer. Les concepts de « cycles » fonctionnent trop sur la rupture, l’avant/l’après, ce qui se passe « entre » est plus fécond. Par ailleurs, on parle de « Digital Natives » opposés aux «  Immigrants Numériques » pour différencier ces générations. Mais ces  concepts sont  très flous et probablement de moins en moins pertinents. Les plus jeunes ne sont pas nécessairement des « pro » de la techno et les ainés deviennent de plus en plus habiles. S’il est vrai que les plus âgés sont moins connectés en moyenne, certaines mamies bloggeuses ou tweeteuses sont tout aussi agiles que leurs petits-enfants.

Mais on parle tout de même de rupture ?

Les quatre valeurs véhiculées par Internet évoquées plus haut (l’apprentissage par tâtonnement, l’immédiateté, la gratuité, la force de la communauté) sont de réelles ruptures et impactent notamment la relation au travail, le rapport à l’autorité et la façon de consommer. En réalité, il y a plus que quatre valeurs, notamment politiques, mais elles ne seront pas abordées ici.

L’apprentissage par tâtonnement, échec, succès, bidouillage. Ceci est assez frontalement en opposition avec le monde de l’entreprise (qui fonctionne souvent en système clos et de façon verticale, hiérarchique), et avec celui du monde de l’éducation (où le sachant est en posture face à des non-sachants). Le cadre, le professeur imposent méthodes et visions, aux autres de reproduire le modèle. Les valeurs de l’internet déstabilisent profondément la question de l’apprentissage, un modèle reste à inventer.

L’immédiateté … on évoque beaucoup l’amoindrissement de la capacité de penser à long terme ; la stratégie suppose la patience et la constance). On évoque également la difficulté des 18-24 ans à consentir à l’effort sans gain instantané et les difficultés de concentration.

La force de la communauté. L’impact de la prescription des pairs et les relations de confiance horizontales ont bouleversé le monde de la consommation. Cela touche également la notion de hiérarchie.

La gratuité. Les 18-24 ans, contrairement à leurs ainés, sont pleinement installés dans la gratuité (les téléchargements, l’accès aux connaissances, à la culture, à la relation aux autres, à certains usages). Cela a débordé largement l’univers techno. Décathlon offre des expériences sportives à ses client, etc … On ne parle pas là de « délinquance du clic » ! C’est là, véritablement, la grande révolution car tous les modèles s’en trouvent impactés. D’autant que cette génération, aux commandes économiques et politiques demain, saura imposer ses modèles.

La génération Z reviendrait-elle à la « valeur travail » ?

Oui, mais dans un autre rapport. L’entreprise est encore trop souvent un système clos. Cette génération des 18-24 ans s’engage dans des relations avec leurs pairs, fait ses réunions en ligne, télétravaille, vit en mobilité … est capable de partager l’information utile entre le monde du dedans et le monde du dehors pour avancer, trouver des solutions … la valeur travail, si elle est liée à l’autonomie et à une bonne dose de créativité, ne décroit pas.

Il est frappant de voir combien l’esprit start-up est lié à la production. A la Cantine ou à la Mutinerie, pour ne citer que ces lieux emblématiques d’espace de travail collaboratif en réseau, les jeunes travaillent beaucoup, ne comptent pas leurs heures.

On a parlé d’une difficulté croissante des natifs du numérique à communiquer in vivo. Entrons-nous dans un monde d’adultes toujours plus timides, maladroits voire pusillanimes ?

L’objet « techno » n’est pas la cause des dysfonctionnements actuels. C’est le monde tel qu’il tourne. Sans nier les dangers de l’addiction, ou certaines pratiques à risque, il y a des choses intéressantes à regarder du côté des usages fait par amitié (passer du temps avec ses amis, se retrouver, se comparer, converser en continu) et des usages liés aux centres d’intérêt (la production artistique amateur en particulier). Si l’on considère le web social comme la possibilité de démultiplier ces pratiques, le regard est tout autre. On ne parlera plus de difficultés à communiquer in vivo. Les jeunes, via internet, se socialisent, se frottent au réel à partir de codes, renforcent leur compétences sociales, réagissent, s’autocensurent. De plus, tous les jeunes en France n’ont pas la possibilité de se déplacer, de sortir. Les transports coutent cher, les lieux publics sont souvent pauvres en offres de loisirs, en expériences, quand ils ne sont pas inexistants … les  medias sociaux élargissent l’espace.

Ce qui me frappe également est que l’on s’amuse beaucoup sur le web social. C’est souvent très très drôle.

Observe-t-on un effet générationnel sur les comportements de consommation ?

C’est là le changement majeur. Pour deux raisons, liées entre elles.

La première raison est le rapport à la gratuité. Pour les plus jeunes, tout n’est pas gratuit, loin d’en faut ! Ils savent mettre le prix pour l’achat des marques qu’ils préfèrent, pour rester connectés … Il y a en revanche une nouvelle perception de la valeur des choses. C’est  peut-être là où la révolution est la plus impactante pour la consommation. Comment se constitueront les modèles économiques de demain ?

La seconde est la montée des consommations émergentes. La mise à distance du consumérisme, identifié au gaspillage s’exprime par de nouveaux comportements : le partage, le troc, le recyclage. Si le phénomène n’est pas nouveau, les TICs, via les plateformes, permettent d’intensifier ces pratiques. Le mouvement semble déborder l’anti-gaspillage ou les contraintes économiques. Il y a, à l’évidence, le plaisir de créer de nouvelles relations affinitaires, l’intérêt porté au contact avec le producteur (par exemple La Ruche qui dit oui, plateforme communautaire d’achats groupés),  qu’il s’agisse de partager ses propres biens (par exemple La Machine du Voisin) ou encore d’utiliser un objet mis à disposition (Velib’). L’économie collaborative qui doit beaucoup aux valeurs de l’internet se propage. Ceci s’étend à tous les domaines et à toutes les générations ; prêts d’argent entre particuliers, troc de vêtements, co-voiturage, couchsurfing … C’est très intéressant à observer, et plein d’enseignement. Ces comportements émergents méritent d’être observés attentivement et surtout mesurés, c’est pourquoi nous avons créé l’Observatoire des Consommations Emergentes avec le soutien de l’Ilec, de la FCD et du Picom. Résultats en septembre …

Générations X, Y, Z… Comment va s’appeler la prochaine ?

On évoque le terme de e-génération, mais ma préférence va à la génération WE  (Greenberg, Weber). La génération «  nous » est plus participative, plus active dans les mouvements et enjeux économiques, sociaux et politiques (défense de l’environnement, usage différent des ressources) avec cette idée de « que puis-je faire ici, maintenant, tout de suite »  localement et globalement pour transformer le monde environnant ? En français cela sonne bien : WE/OUI, c’est plein de promesses.