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L’ENGOUEMENT POUR LES COLORIAGES POUR ADULTE : ANALYSE D’UNE IMPOSTURE « THÉRAPEUTIQUE », SYMPTOMATIQUE DES MAUX DE LA SOCIÉTÉ

Un succès fulgurant

Le succès des coloriages pour adulte a débuté avec la publication par Hachette en 2012 de 100 coloriages anti-stress, vendu depuis à des dizaines de milliers d’exemplaires. Devant un tel engouement, les autres éditeurs n’ont pas hésité à s’engouffrer dans la brèche. En 2014 ce sont plus de 150 titres qui ont été publiés et 1,7 millions d’exemplaires vendus (Source : GFK). L’offre s’est depuis diversifiée : alors que les dessins étaient surtout floraux, géométriques ou inspirés des mandalas, on en trouve désormais sur une multitude de thèmes (animaux, mode, œuvres d’art, villes du monde,…) et sous des formats très variés, allant du cahier standard au format XXL à accrocher au mur, en passant par des formats de poche. Le coloriage pour adulte est devenu un loisir très accessible : on les trouve en tête de gondole dans les librairies, les magasins de loisirs créatifs, les kiosques ou encore sur Internet. Le tout à un prix assez abordable puisqu’il faut débourser en moyenne moins de 15 euros.

Mais comment expliquer l’enthousiasme que suscite ce nouveau loisir traditionnellement réservé à l’enfance et qui peut paraître « régressif » au premier abord ?

La promesse de la reconcentration et de la paix intérieure

Les coloriages pour adulte sont assortis de discours marketing et médiatiques mettant en avant des vertus déstressantes. Les dessins sont généralement accompagnés de courts textes qui décrivent, à grand renfort de citations de moines bouddhistes, de philosophes ou de psychologues, comment l’activité de coloriage permet de se recentrer sur l’essentiel, de retrouver une forme de paix intérieure et de bien-être. Le n°3 de Mandalas Zen s’ouvre par exemple sur une série de recommandations visant à « vivre dans le moment présent pour être soi », « repenser notre rapport au temps », « abandonner le culte de la performance » ou encore de «revendiquer une activité non productive ». Les champs lexicaux empruntés sont ceux de la bienveillance envers soi-même, de la méditation, certains évoquent la « méditation en pleine conscience », ou « l’art thérapie », quand bien même ces pratiques sont extrêmement codifiées voire nécessitent un encadrement par des professionnels. En achetant un carnet de coloriage on n’achète pas tant l’outil de loisir créatif que la promesse d’une paix intérieure retrouvée.

Si le coloriage aide les enfants à développer leurs capacités psychomotrices, il serait pour les adultes un moyen d’atteindre une forme de bien-être. Cela n’est pas sans faire écho aux travaux de Carl Gustav Jung, médecin psychiatre suisse. Selon lui, nous avons en nous de multiples identités en rapport avec notre enfance, nos expériences de vie. Les traditions orientales et notamment les mandalas nous aideraient dès lors à extérioriser toutes ces identités, à les révéler, les équilibrer et les faire vivre ensemble. Utilisé traditionnellement par les bouddhistes pour la médiation, les mandalas (le « cercle » en sanskrit) par extension désignent la sphère, l’environnement, la communauté. Chaque détail du mandala a un sens et peut être associé à une divinité. Les discours médiatiques et marketing, mais aussi de certains psychologues ont ensuite étendu ces vertus à toute forme de coloriage. La rigueur et la concentration nécessaire pour ne pas dépasser une ligne, le fait de choisir avec soin ses couleurs amènent à ne plus penser, permettant ainsi de tirer les bénéfices de la contemplation, c’est-à-dire d’une proximité avec une forme de divinité ou la nature, du bonheur à portée de crayon.

Les articles de presse regorgent de témoignages d’adeptes du coloriage (le plus souvent des femmes) qui attestent des bénéfices de cette pratique. Celles-ci s’estiment réellement plus détendues après avoir mis en couleur ces œuvres de papier. Certaines d’entre elles poursuivent d’ailleurs l’expérience en ligne en partageant leurs productions sur les réseaux sociaux. Mais au-delà du fait de savoir si ces coloriages ont effectivement le pouvoir de procurer un bien-être quasi-instantané, la promesse elle-même dit bien des choses sur notre société.

Le coloriage pour adulte, reflet d’une orientalisation de notre société

Deux besoins s’expriment à travers la pratique du coloriage pour adulte. D’un côté elle peut être perçue comme symptomatique d’une sorte de fuite en avant, d’un désir de ne plus penser. (Re)Prendre possession de sa boîte de crayon de couleur serait dès lors un moyen de revendiquer l’inutile et le ludique. C’est également l’expression d’une certaine résilience, retrouver son état d’enfant pour mieux surmonter certains problèmes. Tout comme on peut être hypnotisé par un écran de télévision, on est happé par ces cases à colorer machinalement, par ces courbes et ces formes géométriques.

D’un autre côté, cette pratique de loisirs s’inscrit dans un contexte d’orientalisation du monde décrite notamment par Pierre Le Quéau[1]. Cela renvoie à une certaine fascination des occidentaux pour la spiritualité orientale permettant d’atteindre le bonheur grâce à un travail sur l’esprit. A travers cet attrait pour la culture orientale (le Yoga, le Zen, les mandalas, la méditation ou encore la recherche d’un bien-être et d’une paix intérieure), c’est en fait une critique de la société occidentale et capitaliste dans laquelle nous vivons qui se fait jour. Cela fait écho à la « fatigue d’être soi »[2], conséquence selon Ehrenberg des injonctions à la performance et à l’autonomie dans les sociétés individualistes. Face à l’omniprésence des médias et des écrans, aux impératifs de productivité et de rentabilité mais aussi à l’augmentation des attitudes de zapping, il existe un réel besoin de se recentrer sur l’essentiel et de forts enjeux autour de l’économie de l’attention. Ce recentrage passe en partie par des techniques inspirées du bouddhisme (dont le coloriage de mandalas s’inspire). Alors que la sphère marchande cherche à capter notre « temps de cerveau disponible », une partie de la population tente ainsi au contraire de se réapproprier cette attention afin de se concentrer sur une activité de loisir permettant d’échapper à la pression.

Moins que l’expression de l’orientalisation du monde, ces discours représentent davantage une interprétation occidentale du bouddhisme. Le bouddhisme propose en effet d’échapper au monde, mais au prix d’une démarche particulièrement exigeante, d’un long travail sur soi, et ce afin d’assurer in fine la vie éternelle. Marion Daspance[3] décrit ainsi l’écart entre le Bouddhisme oriental et sa version «occidentale » : « Le bouddhisme n’est plus seulement considéré aujourd’hui comme une sagesse relationnelle, il ne désigne plus une réflexion guidée sur les causes psychologiques du bonheur ou du malheur individuel telle que nous le décrit le Bouddhisme de Bouddha. Il n’est plus synonyme d’exhortation à l’examen de conscience ou à la réformation morale. Il désigne plutôt une thérapie mentale […] qui se fonderait sur la méditation.» Le chemin vers le bonheur présenté par les supports occidentalisés de la culture orientale est donc repensé, facilité, prémâché, c’est une solution « clé-en-main » qui nous est proposée.

Et c’est bien là le problème, cette promesse d’atteindre la paix intérieure « sans effort », avec des solutions « à la carte » nous interroge. Elle contourne les principes bouddhistes pour les adapter à une société d’individus fatigués qui ne trouvent pas toujours les moyens, la rigueur et l’engagement nécessaires pour atteindre cet état de félicité et optent pour ces solutions plus faciles, quitte à n’accéder qu’à un simulacre temporaire de bien-être, de sérénité et d’harmonie. L’activité de coloriage, insignifiante au premier abord, est donc en réalité symptomatique des maux de notre société et reflète une véritable quête pour retrouver sens et bonheur.

 

Laure FALLOU

L’ObSoCo

 

 

[1] Le Quéau Pierre, La tentation bouddhiste. Les Fleurs mystiques de Babylone. Paris, Desclée de Brouwer, 1998. 

[2] Ehrenberg Alain, La fatigue d’être soi. Dépression et société., Paris, Odile Jacob, 1998.

[3] Marion Daspance, «Sur le déni de la religiosité du bouddhisme», Le débat, 2015