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NUIT DEBOUT, ET APRÈS ?

nuit debout

Qu’on le soutienne, qu’on s’y oppose ou que l’on y soit indifférent, il semble difficile de contester que le mouvement Nuit Debout aura marqué l’année 2016 de son empreinte. Le challenge aujourd’hui semble être de faire en sorte que cette empreinte soit durable. Pour que Nuit Debout soit plus qu’un coup d’épée dans l’eau, il parait indispensable de l’observer avec un certain recul, de tenter de définir ce qu’il est pour identifier ce qu’il pourrait devenir.

Nuit Debout, symptôme d’une société en crise

Si le mouvement Nuit Debout est né d’un mouvement d’opposition au projet de loi travail, pour ensuite s’engager sur de multiples terrains, tous plus ou moins politiques, il semble important de ne pas le cantonner à cette sphère. Le mouvement Nuit Debout traduit plus largement le mal-être qui touche notre société : perte de sens, crise de confiance, absence de projet d’avenir, entre autres maux.

S’il fait depuis quelques temps déjà consensus qu’en France la religion – tout fanatisme mis à part – a perdu son rôle de référent fédérateur et porteur de sens, il apparaît aujourd’hui de plus en plus clairement qu’aucune autre forme d’institution n’est à même d’assurer cette mission. Ni les partis politiques, ni les entreprises, ni même les personnalités publiques ne semblent en mesure de formuler un projet d’avenir, une voie à suivre, qui sache à la fois rassembler et engager les Français. C’est, au-delà de la politique, là que se trouve le cœur du mouvement Nuit Debout. C’est pourquoi il apparaît nécessaire de l’observer comme le symptôme d’une société en crise, et non simplement comme un mouvement de contestation politique, si l’on souhaite lui assurer un avenir.

Nuit Debout, une lueur d’espoir

Nuit Debout est porteur d’espoir. L’espoir de dépasser le stade de la prise de conscience individuelle pour enfin commencer à penser, échanger et surtout construire collectivement des pistes de solution aux multiples problématiques auxquelles nous faisons face. Les nombreuses commissions qui composent le mouvement démontrent la multiplicité des sujets sur lesquels les Français souhaitent s’impliquer, discuter et débattre, ensemble, pour tenter faire bouger les lignes.

Nuit Debout, c’est aussi l’espoir de voir le collectif prendre le pas sur l’individuel. Né de façon plus ou moins spontanée, le mouvement s’est rapidement transformé en une véritable organisation, avec des “commissions structurelles” assurant son bon fonctionnement, avec son propre langage des signes pour veiller au respect des personnes s’exprimant… Une organisation prenant la forme d’une “démocratie totale” refusant toute forme de leadership, censée permettre à tout un chacun de s’impliquer, de s’exprimer et de décider équitablement.

Nuit Debout c’est également l’espoir de voir l’humain replacé au centre du débat et de se reconnecter – in real life et non virtuellement – à ses pairs, aussi pluriels soient-ils. Nuit Debout c’est, finalement, le besoin de se réapproprier l’espace public, au sens propre du terme, en installant par exemple un potager sauvage sur la place de la République.

Nuit debout, une défaite

Nuit Debout est donc porteur d’espoir. Mais c’est aussi, d’une certaine manière, une défaite. La défaite de cette “démocratie totale” qui semble comme embourbée, incapable d’avancer, ni même d’esquisser une direction vers laquelle s’engager.

En donnant le même poids à chacun à tous les niveaux et non seulement dans la prise de décision, les débats sont sans fin et le mouvement semble incapable de se fixer un véritable cap. Difficile, dès lors, de formuler des propositions crédibles, pourtant indispensables pour éviter que le mouvement ne tombe à plat.

Cette absence de ligne claire, bien que parfois revendiquée, décrédibilise en effet le mouvement Nuit Debout dans son ensemble : sa raison d’être est difficilement appréhendable, ses objectifs peu compréhensibles et les débats tournent en rond. Autant de raisons qui empêchent le mouvement de “peser” véritablement et de fédérer une population plus large.

Nuit Debout, c’est également l’archétype du producteur de ce que j’appellerai les “utopies autocentrées”. Par ce terme je pense aux belles idées difficilement contestables au premier abord mais qui, par une incapacité à prendre en compte l’ensemble des tenants et aboutissants, et des parties prenantes, ne font rien de mieux que déplacer le problème, en générant de nouvelles problématiques. Parce qu’ils manquent d’informations et n’ont pas une vision systémique des enjeux et conséquences que peuvent avoir les problématiques auxquelles ils s’intéressent, les participants de Nuit Debout prennent le risque de formuler des propositions correspondant à des “utopies autocentrées”.

Derrière l’espoir se cachent donc quelques limites, tout à fait légitimes étant donné le caractère spontané et la jeunesse du mouvement. Mais après le temps de la contestation vient, très vite, celui des propositions, sans même parler des réalisations. Il devient urgent pour Nuit Debout de s’y mettre.

Nuit debout, quel avenir ?

Nuit Debout correspond finalement à une version bêta d’un projet politique et sociétal disruptif, pour reprendre les termes des start-up à la mode. Un minimum viable product qui a permis de faire émerger de un certain nombre de learnings, et qu’il est maintenant temps d’affiner, d’améliorer et de compléter, en ne perdant jamais de vue  les end users. Si Nuit Debout était une start-up elle se verrait aujourd’hui contrainte de “pivoter”.

Ce “pivot” pourrait capitaliser sur les espoirs permis par Nuit Debout en prolongeant les discussions, débats et réflexions dans un cadre plus légitime que ne l’est la place de la République. Anne Hidalgo en a esquissé l’idée avec la Nuit des Débats. Toutefois, cela ne doit pas être un événement annuel mais un projet qui se vit au quotidien ; les sujets ne doivent pas être choisis par les “élites” mais émerger de la voix du “peuple” ; les Français lambda ne doivent pas être des “invités-spectateurs-participants” mais les principaux acteurs du mouvement. Nuit Debout pourrait donc trouver un second souffle dans un lieu, à la fois réel et virtuel, permettant à chacun de se réapproprier le dialogue et l’espace, de se reconnecter et se confronter aux autres, d’être respecté et écouté dans ses prises de parole. Reste à savoir si, sans l’arrière-goût révolutionnaire de Nuit Debout, les Français seront toujours aussi enclins à s’impliquer…

Arthur Breyne
Chargé d’études socio-économiques