À quelle société aspirent les Français ?

Depuis 2019, L’ObSoCo interroge les Français sur la société à laquelle ils aspirent à travers l’Observatoire des perspectives utopiques. Sa quatrième vague, réalisée auprès de 4 000 personnes représentatives de la population française de 18 à 75 ans, révèle un pays certes traversé par un pessimisme collectif profond, mais pourtant pas sans ressources ni désirs communs.

Accélérer sans horizon… et sans pilote
Notre Observatoire confirme le malaise dans lequel est plongé notre société
57 % des Français pensent que la vie de leurs enfants sera pire que la leur. 79 % se sentent vivre dans un environnement de plus en plus dangereux. 70 % ont le sentiment que le monde change trop vite. 

L’impression d’accélérer sans horizon s’accentue et ce qui aggrave tout, c’est que les pilotes suscitent de la défiance. 71 % jugent que la démocratie française fonctionne mal. Partis politiques (9 % de confiants), élus nationaux (15 %), médias (31 %), grandes entreprises du numérique (30 %) : les institutions censées orienter le cap sont massivement disqualifiées. A l’inverse les petits (artisans, paysans, associations, scientifiques…) restent les seules figures à bénéficier d’une confiance majoritaire, ceux qui font, ceux qui sont proches, mais ne gouvernent pas.

Trois imaginaires dominants
Pourtant, derrière ce tableau sombre, les Français ne manquent pas d’aspirations. Trois projets de société structurent leurs imaginaires.
•    La société éco-solidaire : une organisation de l’économie et des modes de vie tournée vers l’équilibre, la reliance et la sobriété (privilégiée par 45 %)
•    La société identitaire-sécuritaire fondée sur la préservation de l’identité nationale et un cadre d’ordre fort (45 %)
•    La société techno-libérale centrée sur le progrès technique et technologique (10 %)

Pour la première fois, les deux premières se retrouvent à égalité parfaite. Ce rééquilibrage marque l’épuisement de toute vision dominante et le sentiment diffus qu’aucun horizon ne s’impose avec évidence. D’autant que la préférence pour un des modèles n’empêche pas de se retrouver dans des dimensions appartenant aux autres.

Des fractures profondes : générationnelle et politique

L’âge d’abord :

•    Les 18-24 ans penchent à 59 % vers la société éco-solidaire
•    Les 65-75 ans optent à 62 % pour la société identitaire-sécuritaire

Derrière cette question de génération, c’est une vision radicalement différente de ce qui manque au monde : les jeunes citent en priorité l’épanouissement personnel et l’esprit critique, les plus âgés le respect des règles morales et de la tradition.

La sensibilité politique structure également très nettement les préférences :

•    86 % des personnes se déclarant très à gauche privilégient la société éco-solidaire
•    80 % des très à droite optent pour la société identitaire-sécuritaire

Le centre reste le seul espace où les deux imaginaires se disputent à parts presque égales, signe d’une fragmentation qui rend toute recomposition politique particulièrement incertaine.

Mais un socle existe
Sous ces fractures, cinq aspirations transversales dessinent pourtant un terrain commun.

1. Individualisation et soif d’autodétermination : les Français placent la réalisation de soi en tête de leur définition d’une vie réussie devant l’aisance financière, la paix intérieure ou l’engagement dans une cause. C’est une constante qui traverse les générations, les sensibilités politiques, les catégories sociales. Parallèlement le droit de chacun à exprimer sa différence quelle qu’elle soit doit être garanti par la loi pour une large majorité.

2. Le besoin de cadre : 78 % souhaitent un gouvernement plus ferme dans le maintien de l’ordre et de la sécurité. 52 % soutiennent le renforcement des peines. Le respect de la loi est cité comme ce qui manque le plus à notre époque par 41 % des Français. Ce n’est pas l’apanage de la droite : c’est une aspiration largement partagée à retrouver de la lisibilité et un monde où les règles valent pour tous. Une aspiration qui pourrait paraître octogonale avec la précédente mais qui, au contraire, semble en être le pendant : retrouver un cadre commun dans une société d’individus.

3. Le désir de proximité et d’horizontalité : Une majorité de Français choisissent comme système politique idéal un régime où les décisions seraient prises par référendums. 62 % se déclarent prêts à s’investir dans la vie publique à l’échelle de leur quartier ou de leur commune (ce chiffre monte à 68 % chez les moins de 35 ans). Le désir d’être entendu est peut-être la demande politique la plus transversale de notre époque.

4. La préoccupation environnementale : Même si elle recule, la préoccupation concernant l’écologie et les questions environnementales reste forte. Le respect de la nature et de l’environnement arrive très haut dans ce qui manque à notre époque et logiquement dans les valeurs à transmettre aux enfants. Mais ce consensus sur le constat ne se traduit pas en accord sur les solutions. 

5. La remise en question des valeurs d’hyperconsommation
Le rapport à la consommation des Français est ambigu mais le questionnement quant à la soutenabilité (à tous les niveaux) de notre modèle de développement économique est largement partagé : 88 % estiment que la société accorde trop d’importance à la consommation. 74 % souhaitent pouvoir s’affranchir de la dépendance à l’économie de marché.

Malgré le pessimisme qui semble profondément imprégner notre société, ce n’est donc pourtant pas la fin de l’histoire. Sous celui-ci affleurent d’autres désirs partagés : un appétit pour les petites échelles, une aspiration à un cadre de vie apaisé, une quête de cohésion dans une société qui se sait plurielle. Les Français ne manquent pas de désirs. Ils manquent d’un récit politique capable de les tenir ensemble qui prenne au sérieux à la fois le besoin d’ordre et le désir d’émancipation, la préoccupation environnementale et la résistance aux solutions imposées, la demande de cadre et l’aspiration à être entendu plutôt que gouverné.

À l’heure où la France entre dans un cycle électoral décisif, ces données dessinent moins un programme qu’une exigence : celle d’une politique qui accepte la complexité des imaginaires français sans chercher à la réduire.