Teen Spirits, dans la tête d’une jeunesse incomprise

Les blousons noirs des années 1950, accusés de tous les maux de l’après-guerre. Les punks et leurs vêtements bricolés, érigés en figures du désordre. Les ados des quartiers populaires des années 1990, réduits à des images de violence dans les JT. À chaque époque, la jeunesse inquiète. Et à chaque fois, ce que les adultes prennent pour un symptôme de décadence n’est qu’un langage qu’ils ne savent pas lire. Aujourd’hui, le réflexe est intact : repliés sur leurs écrans, incapables d’attention ou d’engagement « réel »… Et si, là encore, le récit passait à côté de l’essentiel ?

Dans ce troisième opus de la Collection Émergences L’Aube L’ObSoCo, l’historienne Lennie Stern propose un déplacement du regard. Les stories, messages vocaux, silences, emojis et vidéos partagées sans commentaire ne sont pas les symptômes d’un appauvrissement du langage : ils composent une grammaire précise, efficace et largement invisible à ceux qui continuent d’attendre de la parole ce qu’elle n’a plus à produire.

Fruit d’une enquête menée à hauteur d’époque (à la sortie des établissements, dans les transports, les cafés, les salles de sport), le livre délaisse la panique morale et la nostalgie pour cartographier, sans condescendance mais sans compromis non plus, une matrice relationnelle en pleine recomposition.

Cette autre grammaire est aussi une autre manière de faire de la politique. On diagnostique volontiers une « crise de l’engagement » des jeunes. Mais ce verdict mesure les engagements d’aujourd’hui à l’aune des formes d’hier. Lennie Stern montre une jeunesse qui s’engage ailleurs et autrement : causes spécifiques plutôt qu’appareils, entraides locales, solidarités diffuses « au ras du quotidien », mobilisations en réseau, souples et synchronisées à l’échelle mondiale, où un hashtag, un mème ou une vidéo deviennent des points de ralliement. Un engagement qui ne se mesure plus à la visibilité ni à la durée, mais à une façon d’être au monde reliée, attentive, capable de faire collectif sans passer par les cadres institués.

Là où l’on diagnostique une perte de sens, Stern fait apparaître une autre manière d’en produire et, avec elle, de nouvelles façons d’être ensemble, de tenir des liens et de prendre part au monde.

Un livre qui ne défend pas les adolescents : il nous apprend à les lire et peut être aussi à s’en inspirer !