Le conseil immobilier d’Agnès
Alaa al-Aswany, L’Immeuble Yacoubian – Actes Sud (Babel), 2006
Rassurez-vous, je ne vais pas vous parler investissement, mais plutôt d’un immeuble comme on en visite rarement : construit au début des années 30 en plein cœur du Caire, l’immeuble Yacoubian abrite un concentré de la société égyptienne du début des années 2000. Aristocrate vieillissant et nostalgique, fils de concierge recalé à l’école de police qui glisse peu à peu vers l’islamisme, jeune femme contrainte de monnayer son corps pour joindre les deux bouts, rédacteur en chef homosexuel, homme d’affaires qui achète son siège de député…
Alaa al-Aswany fait de son immeuble un formidable observatoire (forcément, ça nous parle !) des espoirs, des humiliations et des compromissions d’un pays rongé par la corruption et les inégalités. Écrit avant les printemps arabes, dont il éclaire rétrospectivement les ressorts, ce roman choral séduit par sa tendresse pour ses personnages, même les moins recommandables…et par un plaisir de raconter qui rappelle Balzac ou Zola. On y entre comme on pousse la porte d’un immeuble inconnu, et on n’a plus du tout envie d’en sortir.
Le conseil murmuré d’Alissa
Wendy Delorme, Le chant de la rivière – Editions Cambourakis, 2024
Une jeune écrivaine s’isole quelques jours en montagne, dans une vieille bâtisse, en quête d’inspiration. À quelques pas de la maison, une rivière, autrefois puissante et indomptée, poursuit son cours sous terre. À travers ses clapotis et les mystérieux murmures qui résonnent dans les tuyaux, elle semble lui souffler une histoire d’amour surgie du passé.
Raconté à deux voix, ce roman offre une parenthèse suspendue profondément émouvante, où l’amour se révèle comme un acte de résistance. Porté par une écriture sensorielle, poétique et d’une grande finesse, il est aussi une magnifique ode à la nature. Une lecture que je ne peux que vous recommander pour vous évader cet été.
Le conseil décoiffant d’Angélique
Lou Lubie, Racines – Editions Delcourt, 2024
Ce roman graphique parle d’une quête d’identité du personnage principal, Rose, notamment à travers ses cheveux. Rose a les cheveux crépus, mais rêve de se fondre dans le moule et correspondre aux normes sociales. Pour ça, elle est prête à tout, quitte à renier son identité.
Entre racisme, sexisme et acceptation de soi, Lou Lubie utilise son humour, son expérience personnelle et des témoignages pour raconter l’impact que nos cheveux ont dans notre vie quotidienne, sans qu’on s’en rende compte. Un roman qui se lit très vite, et où l’on apprend pleins de choses, à la fois sur le cheveu et sur l’histoire.
Et ça réveille les consciences aussi !
Le conseil temps long de Boris
Mathieu Bablet, Carbone & Silicium – Ankama, 2020
Carbone & Silicium de Mathieu Bablet est une bande dessinée de science-fiction qui se distingue autant par son ambition que par son originalité. Récit dystopique sombre moins basé sur un effondrement brutal de la civilisation ou sur une guerre entre humains et intelligences artificielles, que sur l’hypothèse d’un avenir plus nuancé, où les mutations écologiques, sociales et politiques s’inscrivent dans le temps long. À travers le destin de deux androïdes séparés puis amenés à parcourir plusieurs siècles d’histoire, le récit interroge la conscience, le libre arbitre, et plus généralement ce qui fait l’humanité…
La force de l’album réside dans sa capacité à mêler ces réflexions philosophiques à une narration sensible, portée par deux personnages étonnamment attachants. Les paysages, les architectures et les transformations du monde au fil des siècles donnent une véritable ampleur au récit, tout en conservant une forme de mélancolie qui l’accompagne jusqu’à ses dernières pages.
L’ouvrage se conclut par une postface d’Alain Damasio, l’auteur (entre autres) de La Horde du Contrevent, avec laquelle cette œuvre partage de nombreux points communs. Si vous avez apprécié l’univers décrit par Damasio dans ces œuvres, il y a de fortes chances que vous aimiez Carbone et Silicium.
Le conseil émancipé de Diane
Colette, La vagabonde – Le Livre de Poche, 1975
La Vagabonde, c’est un roman sur une femme libre, Renée, qui vit de danse, de voyages et d’aventures. Après avoir été blessée en amour, Renée devient danseuse de music-hall et décide de vivre sans les hommes – chose rare dans les années 1900. Jusqu’au jour où l’un d’entre eux croise de nouveau sa route, et vient raviver le conflit entre ses deux passions, celle de l’amour et celle de la liberté.
Laquelle des deux triomphera ? Tenu en haleine par cette question, le lecteur accompagne Renée dans ses doutes et ses questionnements, se laissant porter par la plume d’orfèvre de Colette.
Une parfaite lecture d’été, d’apparence légère mais qui ne l’est pas tant, et qui donne envie de vagabonder et de s’émerveiller… avec cette autre question en tête : l’amour révèle-t-il la beauté du monde, ou empêche-t-il de la saisir pleinement ?
Le conseil enraciné de Guénaëlle
Hélène Gestern, L’odeur de la forêt – Arléa, 2016
Quand je suis entrée dans la librairie, je cherchais un roman court. Je venais d’enchaîner plusieurs pavés et j’avais envie de changer… Sans hésiter la libraire m’a tendu L’Odeur de la forêt d’Hélène Gestern.
737 pages. J’ai cru qu’elle se moquait de moi.
Et pourtant…
Une recherche universitaire qui tourne à l’investigation quasi policière. La Grande guerre comme point de départ d’une traversée du 20ème siècle par des photos, des lettres, des silences et des hontes, des secrets et des amours…. Destins individuels et familiaux qui se croisent jusqu’à épouser les méandres de l’histoire collective.
Une construction d’une grande ambition, mais d’une fluidité remarquable : jamais on ne perd le fil malgré la richesse des époques et des personnages. Et il n’y en a pas un auquel on ne s’attache.
L’écriture est simple, précise, profondément maîtrisée. L’émotion affleure sans jamais basculer dans le mélo.
Il y a aussi une forme de
« suspens terrien », je ne sais pas comment le dire autrement si ce n’est que cela a à voir à la fois avec les mystères de notre pays et de nos racines. La forêt du titre comme une métaphore de notre mémoire, lieu où la décomposition et la renaissance coexistent, où le passé nourrit le présent.
737 pages que je n’ai finalement pas vu passer.
Et j’ai détesté quand ça s’est arrêté.
Les libraires ont toujours raison !
Le conseil sous surveillance d’Ilyes
Asma Mhalla, Technopolitique. Comment la technologie fait de nous des soldats – Editions du Seuil, 2024
À la croisée de la philosophie politique, de la géopolitique et de l’économie, Technopolitique propose une réflexion ambitieuse sur les nouvelles formes de pouvoir à l’ère numérique. Loin de réduire la technologie à une simple question d’innovation, Asma Mhalla montre comment les grandes entreprises technologiques sont devenues des acteurs géopolitiques majeurs, capables de concurrencer les États et de transformer nos démocraties, nos conflits et notre rapport à la souveraineté.
En convoquant des penseurs comme Foucault et Marx, Asma Mhalla actualise les grandes théories du pouvoir pour éclairer les mutations du monde numérique. Son analyse offre des clés de lecture précieuses pour comprendre comment les technologies reconfigurent les rapports de force entre États, entreprises et citoyens. Un essai exigeant mais accessible, qui invite à porter un regard renouvelé sur les infrastructures invisibles qui façonnent déjà notre quotidien.
Le conseil les pieds dans l’eau de Kenzo
Kim Stanley Robinson, New York 2140 – Bragelonne, 2020
New York 2140 de Kim Stanley Robinson est le compagnon idéal des longues journées d’été, surtout si vous rêvez de fraîcheur en pleine canicule. L’auteur nous plonge dans un New York futuriste où la montée du niveau de la mer a transformé Manhattan en une Venise américaine : les rues sont devenues des canaux, les gratte-ciel abritent des habitants qui naviguent entre les étages en bateau, et la ville continue pourtant de vibrer, de spéculer et de résister. Dans cette mégalopole amphibie, s’entrecroisent les ambitions et le destin d’une galerie de personnages attachants — un financier aux prises avec sa propre moralité, une inspectrice luttant à contre-courant contre la corruption des élites, une politicienne cherchant à renverser l’ordre l’établi, deux hackers activistes, un groupe de bohémiens à la poursuite d’un trésor enfoui sous les eaux ou encore une écologiste vedette de télé-réalité… Robinson mêle ici avec brio anticipation climatique, satire de la finance mondiale et cheminements intimes.
Ce roman ambitieux, parfois dense, est porté par un puissant souffle optimiste : l’auteur croit encore à la capacité collective de réinventer nos façons de vivre après la catastrophe. Nourri à la fois par un dégoût rageux du capitalisme et de la classe dirigeante ploutocrate et par un humanisme vibrant, le récit offre une plongée aussi stimulante intellectuellement que dépaysante dans un futur peut-être pas si éloigné que ça.
Le conseil tayloriste de Marie
Claire Baglin, En salle – Les éditions de minuit, 2022
Premier roman d’une jeune autrice née en 1998, En salle s’ouvre sur un entretien d’embauche dans un fast-food très connu. Le récit alterne ensuite entre le quotidien de l’héroïne devenue équipière et les souvenirs de son enfance dans une famille ouvrière. Petite, le fast-food était une fête au retour des vacances, un événement. Une fois passée de l’autre côté du comptoir, il devient le lieu des gestes répétés, des cadences, des procédures et des petits chefs autoritaires, les « manas » pour « managers ». Le « McDo » devient ainsi le véritable centre de gravité du roman.
L’écriture est sèche, presque clinique lorsqu’il s’agit de décrire le travail. Elle se fait plus tendre et sensible lorsque l’autrice revient sur son enfance et son père ouvrier. En peu de pages, Claire Baglin raconte avec beaucoup de force ce que le travail peut faire aux corps et à l’estime de soi. Un roman qui fait écho aux nombreux travaux sur les transformations du travail et sur ce qui se joue dans les coulisses de la consommation de masse.
Le conseil musical de Philippe
Genesis, The Lamb Lies down on Broadway – Atco Records, 1974
Et si vous profitiez de la réédition (remasterisée) de l’album culte The Lamb Lies down on Broadway pour découvrir ou redécouvrir Genesis ? Vous connaissez très certainement les tubes de la période « tardive » de Genesis. Mais avant que Phil Collins amène le groupe vers le succès planétaire au prix d’un virage « pop », le Genesis « précoce », avec Peter Gabriel au chant, était un groupe des plus créatifs, cofondateur d’un style unique, le « rock progressif ». The Lamb est un concept album (en fait un double album) sorti en 1975, le dernier avec Peter Gabriel.
Je passe sur l’histoire (très psychanalytique…) que Alejandro Jodorowsky était à 2 doigts de porter à l’écran. La musique est plus rock que ce à quoi nous avait habitué le groupe, avec toujours le brio dans les compositions et la subtilité des orchestrations. Une très bonne introduction donc à Genesis et au rock progressif. Et, comme toujours avec ce genre de musique, à écouter plusieurs fois pour apprendre à l’aimer.
Le conseil incandescent de Sébastien
John Vasquez Mejias, Et l’île s’embrasa – Editions Ici Bas, 2023
Une bande dessinée entièrement gravée sur bois qui redonne voix à un épisode largement effacé de l’histoire coloniale américaine : la révolte portoricaine des années 1950. Alors que les luttes de mémoire et les récits de décolonisation occupent une place croissante dans le débat public, cette redécouverte d’un soulèvement méconnu résonne avec une actualité brûlante.
« Et l’île s’embrasa » raconte ainsi le basculement d’un peuple sous administration étasunienne depuis un demi-siècle, qui choisit la voie de l’insurrection armée pour tenter de renverser un joug colonial solidement enraciné. Une île, Porto Rico, qui devient le théâtre d’un affrontement disproportionné entre une puissance impériale et une poignée d’insurgés prêts à viser jusqu’au sommet de l’État américain, incarné par la figure de Harry Truman.
Pour ce premier livre, John Vasquez Mejías fait un choix radical : celui de la gravure sur bois intégrale, qui donne à cette histoire méconnue la texture rugueuse et intemporelle d’un récit gravé dans la pierre plutôt que dans l’actualité.
Le conseil Yesterday de Simon
Hervé Bourhis, Paul. La résurrection de James Paul McCartney (1969-1973) – Casteman, 2025
La séparation des Beatles, la dépression, le début de quelque chose. L’entrée de Paul McCartney dans les années 70 est chaotique. Pour fuir un Londres devenu irrespirable depuis l’annonce de la rupture la plus scrutée de l’histoire, Paul McCartney part se reconstruire avec sa famille dans sa ferme écossaise. La léthargie et les problèmes d’alcool passés, il se décide à prendre un nouvel envol. Débute ainsi un récit de reconstruction, d’amours retrouvées, de découvertes et de voyages. Le retour des concerts légèrement miteux du début de carrière, le retour d’une créativité musicale, parfois critiquée, jamais épuisée. Le retour aussi, enfin, d’amitiés qu’on pensait perdues. Un album très pop, bouillonnant de couleurs psychédéliques inspirées du dessin animé « Yellow Submarine », dans lequel figure un exploit graphique : rendre les mulets de Paul McCartney version 70s (presque) beaux. De quoi entretenir (voire initier ?) sa propre Beatlemania, en attendant les biopics consacrés à chaque membre du « Fab Four », prévus pour 2028.