A ces prix, la population concernée ferait donc plus que doubler. Et ce pourrait ne pas être un point haut : à la mi-septembre, les prix moyens avaient déjà dépassé ces niveaux, tandis que les scénarios les plus défavorables envisagent de nouvelles tensions dans les prochains mois.
Qui sont ces ménages particulièrement vulnérables au prix du carburant ? Des Français qui roulent beaucoup bien sûr, 27 500 kilomètres par an en médiane contre 14 500 pour l’ensemble des automobilistes. Mais c’est surtout leur revenu qui les distingue : 24 800 euros de revenu disponible en moyenne, presque deux fois moins que les autres ménages motorisés, et 38 % d’entre eux sous le seuil de pauvreté, pour 10 % des propriétaires de voiture. Le problème n’est donc pas seulement de rouler beaucoup, mais de devoir beaucoup rouler quand on a peu.
La géographie compte également, on s’en doute. Dans les intercommunalités rurales, 13,5 % des ménages motorisés dépassaient le seuil en 2021, 16,7 % dans le rural éloigné des agglomérations, pour 9 % dans l’urbain. Près de neuf actifs ruraux sur dix prennent leur voiture pour aller travailler. Mais l’Insee se garde du raccourci : rural ne veut pas dire vulnérable, ni urbain protégé. Montpellier compte ainsi plus de ménages surexposés que Grenoble. Et certaines périphéries aisées affichent beaucoup de kilomètres sans surexposition, tout simplement parce que les revenus permettent de payer.
En réalité, la vulnérabilité automobile, est une équation à trois termes : des distances à parcourir, les moyens de les financer, et la possibilité ou non de faire autrement.
Et l’Insee parvient également à mesurer ce troisième terme. Ainsi, les distances parcourues diminuent lorsque les commerces, les écoles et les services sont plus proches, et lorsque les transports collectifs sont accessibles : en neutralisant les effets sociodémographiques, lorsque la part des habitants d’une intercommunalité vivant à moins de 10 minutes à pied d’une station de transports en commun augmente de 10 points, la distance annuelle moyenne parcourue en voiture diminue d’environ 420 km par ménage.
La dépendance à la voiture n’est donc pas seulement affaire de préférences ou de comportements individuels. Elle se fabrique dans l’organisation du territoire : la distance au travail, aux commerces, aux services, l’existence ou non d’alternatives.
On ne déplace pas son emploi, l’école de ses enfants ou le supermarché le plus proche parce que le litre de gazole augmente. Une partie des kilomètres que nous parcourons est inscrite dans la géographie de nos vies.
Le souvenir de 2018 donne à ces chiffres un relief particulier. Au moment où démarrait le mouvement des Gilets jaunes, en novembre, le gazole comme le SP95 étaient autour de 1,47 euro le litre en moyenne. Les niveaux auxquels l’Insee réalise aujourd’hui sa simulation sont d’une tout autre ampleur.
Pour les ménages qui disposent d’alternatives, la hausse peut certes conduire à modifier certains usages. Pour ceux qui n’en ont pas, elle rogne sur ce qui reste à vivre. Quand on a peu et qu’on ne peut pas faire autrement, la hausse du carburant devient ainsi une mécanique de paupérisation autant que d’impuissance.
Sources :
Insee Première n° 2125, « Les dépenses de carburant pèsent davantage sur le budget des ménages ruraux », 8 septembre 2026.