Le véhicule électrique, une évidence qui reste à construire

Depuis la fermeture du détroit d’Ormuz et la flambée des prix du carburant qui s’en est suivie, la voiture électrique a pris davantage de place dans le débat public et dans les ventes de véhicules, représentant 20% du marché en Europe (contre 15,2% un an auparavant). Pourtant, le véhicule électrique fait encore l’objet de nombreuses controverses ; dans ce contexte, l’Iddri et l’Institut Mobilités en Transition publient une enquête qualitative réalisée en partenariat avec L’ObSoCo et menée auprès de Français automobilistes, qui distingue les facteurs de tensions des clivages de surface, et dresse des pistes pour construire un projet fédérateur autour du véhicule électrique.

Les doutes exprimés sur le véhicule électrique sont d’abord de nature pragmatique : les participants ont de nombreuses incertitudes — sur la durée de vie de la batterie, le prix de l’électricité demain, la valeur de revente, le bénéfice écologique réel…—, sans que celles-ci ne débouchent sur une opposition idéologique. Le VE est perçu comme un objet du quotidien parmi d’autres, dont on attend surtout qu’il ne complique pas davantage un quotidien déjà sous tension. 

Ces doutes se trouvent en revanche accentués par le contexte dans lequel ils interviennent : le « pacte automobile », cette promesse implicite que la voiture reste accessible et garantit l’autonomie, s’érode. Les prix des véhicules neufs ont bondi de 24 % entre 2020 et 2024, les temps de trajet s’allongent et la conduite génère davantage de stress et de planification. La voiture devient ainsi synonyme de coût et de contraintes.

S’exprime alors, chez les participants, la crainte d’une mobilité à deux vitesses, devenant petit à petit un privilège pour les plus aisés. Dans ce contexte, le véhicule électrique est perçu comme une menace supplémentaire sur l’accès à la mobilité. Chaque anecdote négative, chaque incertitude technique prend alors une place démesurée : un « filtre grossissant », qui dit moins sur le VE lui-même que sur les craintes des automobilistes.  

À cela s’ajoute une absence de projet collectif : les participants perçoivent une injonction à l’électrification, mais peinent à en saisir le sens. Pourquoi exactement, qui le porte vraiment, et au bénéfice de qui ? Aucune personnalité politique ou industrielle n’incarne vraiment ce projet en France, et les allers-retours réglementaires alimentent le scepticisme. La justification écologique ne suffit pas non plus à emporter l’adhésion dès lors que le bilan environnemental de la batterie reste perçu comme douteux. Ces incertitudes devraient inciter les acteurs de la mobilité électrique à adopter une posture humble face aux difficultés, en réduisant les incertitudes et en construisant un chemin sécurisé pour accéder au véhicule électrique. 

Loin de prêter au fatalisme, la situation est en effet en pleine évolution, comme en témoignent d’ailleurs les ventes croissantes de véhicules électriques. Si l’argument de la souveraineté en temps de crise pétrolière apparaît comme particulièrement porteur auprès des participants, plusieurs éléments sont susceptibles de créer une voie de passage vers le véhicule électrique. Plutôt que de convaincre par des discours, il faut sécuriser des chemins d’expérimentation et convaincre par les usages : développer le marché de l’occasion via l’électrification des flottes d’entreprise, pérenniser le leasing social, garantir la stabilité du prix de l’électricité, déployer des outils de transparence sur l’état des batteries.

Et au-delà du VE lui-même, proposer un pacte mobilité renouvelé qui cesse d’opposer voiture et transports en commun, et offre à chacun la capacité de composer avec les deux.

La guerre en Iran a peut-être mis le vent dans le dos de la voiture électrique. Reste à savoir si cette dynamique conjoncturelle trouvera des relais durables du côté des usages, des prix et d’un récit collectif qui fait encore aujourd’hui défaut.