Le vote, le travail et la cafet’

Nous le mesurions en ce début d’année : contrairement à certains clichés sur une société qui s’en détacherait, les Français restent profondément attachés au travail et à ce qu’il représente. 69 % s’accordent à dire qu’il contribue à l’épanouissement personnel et au bien-être, 74 % qu’il est ce qui donne un statut et une place dans la société. Et surtout, 79 % qu’il est une source de lien social et de solidarité entre les individus.

Ce dernier chiffre prend une résonance particulière en amont des élections municipales de dimanche. Car une recherche vient de paraître menée par Yann Algan, Antonin Bergeaud et Camille Frouard (HEC Paris) auprès de salariés du secteur privé qui démontre que ce lien social vécu au travail n’est pas seulement un marqueur de bien-être mais un véritable déterminant du vote. L’entreprise, rappellent les auteurs, est un laboratoire de la confiance et cohésion sociale.

Leur conclusion : ce qui sépare les électorats n’est ni le salaire ni la catégorie socioprofessionnelle, mais la qualité du lien avec les collègues au quotidien, et la confiance (ou la défiance) envers la hiérarchie et l’entreprise elle-même.

L’électeur RN manifeste ainsi une défiance envers ses pairs (suggestions non écoutées, faible sentiment d’appartenance, entraide en berne…). Une défiance qui, en revanche, n’atteint pas la hiérarchie ni l’entreprise. Il ne conteste pas le système : il veut y trouver sa place, et souffre souvent de ne pas y être suffisamment reconnu.

L’électeur LFI présente le profil exactement inverse : solidarité forte avec les pairs, défiance dirigée vers l’institution et la direction. Colère et frustration, elles aussi, mais existentielles, liées au sens du travail. Il attendait du travail qu’il change le monde. La réalité déçoit. C’est tout le système qu’il voudrait transformer.

Les sympathisants Renaissance cumulent les deux : confiance dans les collègues et dans la hiérarchie, épanouissement dans toutes les dimensions du vécu au travail. Les everywhere de l’entreprise, comme les appellent les auteurs (en référence à David Goodhart). Très peu nombreux, mais très satisfaits.

Reste un tiers des salariés du privé qui ne se reconnaît dans aucun parti. Leur profil ressemble à celui des sympathisants RN (isolés, peu de sentiment d’appartenance, défiance envers les collègues) mais sans la colère ni la frustration. Ils sont résignés. Ni espoirs ni attentes. Et dimanche, très probablement absents de l’isoloir.

Si le vote municipal se joue dimanche, pour un certain nombre de citoyens il se construit donc aussi chaque jour dans la reconnaissance ou l’indifférence du manager, dans la solidarité ou la solitude de l’équipe. Dans les cafet’ des entreprises.

Une invitation à considérer l’entreprise non seulement comme un lieu de production mais comme un corps social à part entière, dont la santé conditionne, bien au-delà de ses murs, la qualité du dialogue et de la démocratie.

Sources :

L’ObSoCo, Baromètre trimestriel, janvier 2026

Policy Note HEC Paris – La politique au travail