Libérées, délivrées ?

Féministe ? Un peu plus d’une femme sur deux (57 %) se reconnaît dans le mot. Les hommes ne sont pas loin : 53 %. L’écart se creuse surtout entre générations : 72 % des femmes de moins de 35 ans se disent féministes versus une sur deux chez leurs aînées. C’est aussi chez les moins de 35 ans que la distance avec les hommes est la plus grande : 18 points.

#MeToo ? Depuis 2017, le mouvement occupe une place importante dans le débat public. Pourtant, 31 % des femmes n’en ont jamais entendu parler, 17 % vaguement. Une sur deux (52 %) sait précisément de quoi il s’agit. Cette méconnaissance concerne davantage les plus de 55 ans, les catégories populaires et les habitantes des communes peu denses. Chez les cadres, la notoriété atteint 91 %. Un décalage qui invite à distinguer la place d’un mouvement dans le débat public de sa diffusion dans la société.

Le rapport au féminisme est lui-même paradoxal : 52 % des femmes trouvent que les féministes « en font trop », mais 31 % seulement estiment que les choses ont suffisamment évolué en matière d’égalité. Comment comprendre cette réticence à l’égard d’un mouvement dont les objectifs restent largement à accomplir ?

C’est ce qu’ont investigué Marie Gariazzo (Directrice à L’ObSoCo) et Flora Baumlin (Directrice à l’EDHEC) dans Libérées, délivrées ? Le féminisme à l’épreuve du quotidien, qui paraît aux Éditions de L’Aube ce jour. Pendant plusieurs mois, elles ont rencontré une vingtaine de femmes, de tous âges et de différents milieux, à travers la France. Presque aucune n’est engagée. Beaucoup défendent ce que le féminisme recouvre sans vouloir du mot.
Mais leurs récits font apparaître une liberté dont l’exercice coûte, et dont chacune doit souvent assumer seule le prix. Car les droits conquis ne règlent pas le partage des tâches, la reconnaissance au travail ou la charge éducative. Tout cela reste à négocier, dans son couple, avec son employeur, au fil des jours. Et quand elles craquent, ces femmes y voient un échec personnel avant d’y reconnaître un problème social. À la question de savoir qui les représente, le silence est frappant.

A cet égard, le rapport au couple donne une mesure du décalage entre femmes et hommes : 65 % des hommes pensent qu’il vaut mieux être en couple que vivre seul, 65 % des femmes rejettent cette idée.

De quoi réfléchir à ce qui arrive lorsqu’une aspiration collective à l’égalité devient, au quotidien, une affaire à régler soi-même. Les droits conquis ont élargi les possibilités ; ils ne suffisent pas toujours à se sentir soutenue et protégée. Qui prend en charge politiquement cette solitude ?

À l’approche de la présidentielle, la question mérite attention. En 2024, pour la première fois lors d’élections européennes, les femmes ont autant voté RN que les hommes (32 % contre 31 %). Sans expliquer les ressorts de ce vote, ce rapprochement invite à regarder comment les offres politiques articulent les aspirations à l’autonomie et les besoins de protection. 

Flora Baumlin et Marie Gariazzo, Libérées, délivrées ? Le féminisme à l’épreuve du quotidien, Éditions de l’Aube, sortie le 6 novembre 2026
Enquête L’ObSoCo « Libérées, délivrées ? », mars 2026