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L’Observatoire des perspectives utopiques – Vague 3

Alors que le malaise dans lequel sont aujourd’hui plongées les sociétés occidentales n’en finit plus d’être commenté, est-il néanmoins possible de dessiner les contours d’une société idéale, une utopie réaliste, susceptible de constituer, pour les Français, un avenir désirable ? C’est précisément pour apporter des éléments de réponses à cette question qu’a été lancé en 2019 l’Observatoire des perspectives utopiques. Dans le sillage de ces deux années de pandémie et à la veille de l’élection présidentielle, il nous est apparu utile de reconduire cette enquête, pour saisir où en sont les Français et évaluer dans quelle mesure leurs représentations et aspirations ont évolué.

Avec le soutien de nos partenaires

Accédez ci-dessous aux principaux enseignements (classés par thématiques) de l’Observatoire.

Vous pouvez télécharger l’ensemble des résultats et analyses en remplissant le formulaire à la fin de cette page.

Bonne lecture !

Les 3 systèmes utopiques

Trois « systèmes utopiques », trois modèles de société , ont été proposés aux Français à travers notre enquête. Ces trois systèmes utopiques sont ceux qui nous avions définis en 2019 avec nos partenaires, sur la base ce qui nous semblait être porté par des mouvements sociaux, leaders d’opinion et courants politiques :

  • L’utopie écologique évoque une organisation de l’économie et de la société tendue vers l’équilibre et la sobriété. Répondant en premier lieu à l’impératif écologique, elle s’accompagne de modes de vie et de consommation que l’on pourrait résumer par la formule « moins mais mieux».
  • L’utopie identitaire-sécuritaire campe une société nostalgique d’un passé révolu, soucieuse de préserver son identité et sa singularité face aux influences étrangères, qu’elles viennent d’une mondialisation économique et institutionnelle ou de l’arrivée de nouvelles populations. Ici, clairement, la difficulté à se projeter dans l’avenir favorise la recherche d’idéaux dans un passé réinventé, un supposé âge d’or qui prend alors les traits d’une utopie.
  • L’utopie techno-libérale enfin qui, s’inscrivant dans une trajectoire hypermoderne , décrit une société dans laquelle priment les valeurs individualistes et la reconnaissance des droits individuels, bénéficiant d’une croissance forte (mais génératrice d’inégalités) grâce à la vigueur d’un progrès technique débridé allant jusqu’au augmenter l’humain, selon une perspective transhumaniste.

Chacun de ces trois systèmes utopiques, sans être nommé , a été présenté sous la forme de 15 propositions qui en décrivaient les différentes facettes (économiques, politiques, relatives aux modes de vie…), en tentant d’équilibrer les points pouvant être perçus comme positifs par des contreparties négatives. Sur la base des notes recueillies par chacune de ces propositions, les préférences des enquêtés se répartissent de la façon suivante :

6 visages de Français

Une porosité importante apparaît entre les trois systèmes utopiques qui ne fédèrent pas autour d’eux des partisans exclusifs s’opposant autour de visions du monde tranchées et étanches les unes aux autres. Autrement dit, la préférence pour un système, n’interdit pas d’adhérer à un autre ou, à tout le moins, à certaines des dimensions qui le caractérisent. Et ce sont en fait 6 profils de Français qui émergent de notre Observatoire, « brodant » leurs imaginaires autour de ces trois systèmes

Les « décroissants radicaux » (4 %)
Les « décroissants radicaux » sont les plus chauds partisans de l’utopie écologique et le groupe le plus sévère à l’égard des deux autres systèmes utopiques. 58 % des « décroissants radicaux » affirment que la crise sanitaire les a fait réfléchir sur leur vie, leurs priorités dans l’existence, soit le niveau le plus élevé de l’ensemble des groupes de la typologie. C’est le groupe qui affiche la note moyenne de satisfaction à l’égard de la vie la plus basse (5,8/10) avec 58 % de notes inférieures ou égales à 6. Les « décroissants radicaux » forment un groupe plutôt jeune et diplômé (un membre sur 2 est titulaire d’un diplôme de niveau Bac+3 minimum). 40 % d’entre eux se situent politiquement « très à gauche » ou « proches des mouvements écologistes » et seulement 1% « à droite » ou « très à droite ». Les personnes orientées vers le lien avec la nature y sont surreprésentées, mais aussi celles orientées vers la sociabilité et la solidarité.
Les « modérés verts » (19 %)
A 90%, les « modérés verts » sont des partisans de l’utopie écologique. Leur niveau d’adhésion aux différentes propositions relatives à ce système utopique est moins élevé que celui des « décroissants radicaux ». Ils sont particulièrement sensibles aux propositions relatives aux modes de consommation et à des modes de vie fondés sur la proximité, mais aussi à l’idée qu’une partie importante des décisions politiques soient prises à l’échelle locale avec la participation des citoyens. Dans leur conception d’une vie réussie, les « modérés verts » se distinguent par une sous-pondération de la réussite sociale et l’aisance financière, compensée par une mise en avant supérieure à la moyenne de l’épanouissement personnel. Les moins de 35 ans sont surreprésentés parmi les « modérés verts » qui représentent 45 % des répondants élèves ou étudiants. Les personnes très diplômées le sont également, sans pour autant atteindre le niveau observé chez les « décroissants radicaux ». 26 % des CSP+ appartiennent au groupe des « modérés verts » pour seulement 15 % des CSP-. Les habitants des villes centres des grandes métropoles sont donc largement surreprésentés. Politiquement, on les trouve surtout « à gauche », « très à gauche » et « proches des mouvements écologistes ». Ils forment le groupe qui affiche le niveau de satisfaction à l’égard de leur existence le plus élevé en moyenne (6,2/10 et 50 % de notes inférieures ou égales à 6).
Les « identitaires-écologistes » (12 %)
Les « identitaires-écologistes » comporte une forte proportion de partisans de l’utopie identitaire-sécuritaire (71 %). Pour autant, plus d’un quart d’entre eux adhérent aussi à l’utopie écologique. De fait ils se montrent plus favorables que la moyenne à l’ensemble des propositions relatives à ce système, excepté la réduction du temps de travail associée à une baisse de revenu ainsi que la priorité accordée à l’habitat collectif sur la maison individuelle. Simultanément, leur évaluation des propositions relatives à l’utopie identitaire-sécuritaire est très proche de celle des « identitaires sécuritaires », y compris dans les dimensions xénophobes. Les jeunes, en particulier les 18-24 ans, sont sous-représentés dans ce groupe, à l’inverse des 65-75 ans. Élèves et étudiants en sont quasiment absents et les très diplômés sous-représentés, de même que les CSP+. Le positionnement politique des « identitaires-écologistes » est plus équilibré que celui des « identitaires-sécuritaires », mais chez eux aussi, les personnes se disant « à droite » et « très à droite » sont surreprésentées.
Les « modérés sécuritaires » (30 %)

Les préférences des  « modérés sécuritaires »relatives aux systèmes utopiques se répartissent de manière approximativement égale entre les utopies écologique et identitaire-sécuritaire qui rassemblent, respectivement, 46 % et 49 % de partisans, l’utopie techno-libérale les attirant peu.

Les personnes composant ce groupe révèlent une attitude globalement positive à l’égard de la plupart des propositions de l’utopie identitaire-sécuritaire, y compris celles relatives aux populations d’origine étrangère, et se montrent très en attente de sécurité. La position des « modérés sécuritaires » par rapport aux propositions relatives à l’utopie écologique est le plus souvent proches de celle observée à l’échelle de l’ensemble des répondants.

Le profil sociodémographique des « modérés sécuritaires » est peu marqué. Ce groupe est à 56 % composé de femmes. Les élèves et étudiants sont sous-représentés à l’inverse des personnes sans activité professionnelle. Les habitants des villes centres des grandes métropoles sont relativement peu nombreux. Les « modérés sécuritaires » sont relativement sensibles aux valeurs matérialistes de réussite sociale et d’aisance matérielle et se montrent sensibles au respect des règles morales. Sur le plan politique, on observe une forte sous-représentation des personnes se disant « proches des mouvements écologistes » et « très à gauche », alors que 42 % ont déclaré ne se reconnaître dans aucune tendance ou ont refusé de répondre.

Les « identitaires-sécuritaires » (6 %)
Comme leur nom le laisse entendre, les  « identitaires-sécuritaires  » sont très favorables à l’utopie identitaire-sécuritaire, que 95 % d’entre eux ont désignée comme leur système utopique préféré. L’ensemble des propositions relatives à l’utopie identitaire-sécuritaire les séduit, en particulier les propositions xénophobes et celles mettant en avant la sécurité. C’est le seul groupe de la typologie qui a donné une note moyenne négative à l’utopie écologique et en rejettent la majorité des propositions. Seulement 31 % des « identitaires sécuritaires » affirment avoir été incités par la crise sanitaire à réfléchir sur leur vie et leurs priorités dans l’existence, de loin le niveau le plus bas des 6 groupes de la typologie. 45 % des « identitaires sécuritaires » ont désigné « l’aisance financière, le confort matériel » comme l’un des deux éléments qui résument le mieux une vie réussie soit, de loin, le score le plus élevé de l’ensemble des groupes de la typologie. Au chapitre des valeurs qu’ils souhaitent transmettre à leur descendance, le respect des règles morales se classe en première position, retenu par 41 % d’entre eux. Ils se distinguent également des autres groupes de la typologie par l’accent mis sur le goût de l’effort et le respect des traditions. A l’inverse, ils sous-pondèrent très nettement « la solidarité avec les autres » et « le respect de la nature ». Les « identitaires-sécuritaires » forment un groupe à 63 % masculin. Les moins de 35 ans y sont fortement sous-représentés. Le poids des « identitaires-sécuritaires » recule avec le niveau de la CSP des actifs et augmente avec le niveau de vie du foyer. Le centre de gravité du positionnement politique des « identitaires-sécuritaires » penche nettement à droite, les deux tiers d’entre eux se disant « à droite » ou « très à droite ».
Les « modernes » (29 %)
Les  « modernes » constituent l’unique groupe de la typologie témoignant d’un certain attrait pour l’utopie techno-libérale. Il s’agit toutefois d’un attrait mesuré. Leur orientation en faveur de l’utopie techno-libérale repose pour beaucoup sur leur foi dans la science et la technologie qui s’illustre par des positions favorables (ou moins défavorables que celles autres groupes) à l’égard des applications de la technologie sur l’humain, du poids des géants du numérique sur l’économie, et plus généralement de la croissance économique et du pouvoir d’achat, fussent-t-elles inégalitaires. De manière symétrique, les « modernes » se montrent réservés à l’égard du caractère égalitaire de l’utopie écologique. Ils font montre d’un enthousiasme beaucoup plus mesuré que la moyenne à l’égard des modes de consommation associés à ce système utopique et apparaissent comme relativement indifférents à la perspective d’une démocratie locale. Le groupe des « modernes » affichent une répartition par tranche d’âge proche de celle de la population française. On note cependant un net déficit d’élèves et étudiants. Les CSP- sont surreprésentées, ce que l’on retrouve au plan du niveau de diplôme. Le poids des « modernes » est croissant avec l’intensité déclarée de la pratique religieuse. Sur le plan politique, les « modernes » sont sous-représentés « très à gauche », « à gauche » et surtout « proche des mouvements écologistes », alors qu’ils sont un peu plus nombreux que la moyenne à dire ne se reconnaître dans aucune tendance ou à refuser de répondre. Les « modernes » se distinguent enfin par une forte surreprésentation des personnes affichant un système de valeurs orienté vers le matérialisme.

Les valeurs qui manquent à notre époque

L’Observatoire appréhende les valeurs auxquelles les Français sont attachés, au travers, notamment, d’une question relative à ce qui manquerait à notre époque et que le répondant souhaiterait voir se développer. Trois choix étaient possibles parmi les 17 items proposés.

Les réponses témoignent d’une forte hétérogénéité et de clivages marqués en fonction de l’âge des répondants.

  • En première position, « le respect de la nature et des limites de la planète» a été retenu par 44 % des répondants. C’est davantage le cas chez les jeunes, les élèves et étudiants en particulier (56 %).
  • « La solidarité entre les hommes» apparaît en deuxième position avec 38 %, devant « l’’égalité » (34 %) et « le respect de la loi » (33 %). Le choix de ce dernier item est très clivé selon l’âge des répondants, (de 24 % chez les 18-24 ans à 48 % chez les 65-75 ans). Les jeunes se montrent à l’inverse particulièrement sensibles à l’égalité (45 % chez les 18-24 ans). « La liberté » a été retenue par 30 % des répondants, mais par plus de 40 % de ceux se déclarant « gilets jaunes ».
  • Relevons que « la protection et la valorisation des identités nationales et régionales» ne recueille que 11 % des suffrages.
  • «La liberté » a progressé de 6 points par rapport à 2019, conséquence probable des restrictions de liberté qui ont accompagné la crise sanitaire.
  • On note également une progression de 2 points de « la solidarité entre les hommes» et de 3 points du « partage ». Parallèlement, « le respect de la loi » et « le respect de la tradition » gagnent aussi 2 points.

L'avenir

Les résultats de l’Observatoire dessinent les contours d’une société française toujours globalement pessimiste. Un état d’esprit qui s’illustre en particulier dans l’anticipation par 54 % des répondants d’une vie moins bonne que la leur pour leurs enfants et petits-enfants, contre seulement 10 % qui pensent qu’elle sera meilleure (et 37% pareille).

Dans le même ordre d’idée, 58 % des personnes interrogées s’accordent sur l’idée que « de manière générale, c’était mieux avant », contre seulement 28 % qui sont de l’avis contraire.

On est tenté de rapprocher ce pessimisme des Français de l’adhésion de près de 3 personnes sur 4 au sentiment de vivre dans un environnement de plus en plus dangereux. Ce sentiment est largement majoritaire dans l’ensemble des composantes de la population.

La science & la technologie

Les Français interrogés se montrent divisés quant à leurs attitudes à l’égard de la science et de la technologie, voire font montre de postures contradictoires.

50 % approuvent l’affirmation selon laquelle « le développement de la science et des technologies génère plus de bénéfices que d’effets néfastes », quand 32 % sont de l’opinion contraire. 59 % estiment « qu’il ne faut pas imposer de limites au travail des chercheurs dans le progrès des connaissances et de la science » et 50 % qu’ « il ne faut pas imposer de limites aux applications économiques des progrès de la science ».

Pourtant, 55 % des répondants se reconnaissent dans l’affirmation « quand je pense aux découvertes scientifiques et aux innovations technologiques à venir, je m’inquiète pour le devenir de l’humanité ».

Le vécu de la crise sanitaire semble avoir amélioré le rapport des Français dans leur ensemble à la science et à la technologie. Les suffrages d’adhésion aux propositions précédentes sont en augmentation de 3 à 9 points de pourcentage (y compris celle relative aux inquiétudes soulevées par les innovations à venir pour le devenir de l’humanité) par rapport à 2019.

Les réserves manifestées par les Français concernant les innovations technologiques susceptibles de transformer l’humain se confirment par le fait qu’ils ne sont que 21 % à se dire disposés à se faire greffer un implant dans le cerveau qui lui permettrait d’être plus performant (dont seulement 4 % « très certainement »). Ce chiffre est à comparer avec les 61 % qui accepteraient a priori un tel implant pour les traiter les maladies dégénératives comme Parkinson (dont 52 % seulement s’ils étaient atteints par la maladie et 9 % avant même de l’être). Sur les deux plans, on note un recul par rapport à 2019, qui va jusqu’à 5 points pour l’implant visant la performance cérébrale.

Le progrès

Le mot « Progrès » est évalué plutôt positivement par les Français, avec une grande stabilité par rapport à 2019. Ce sont les « modérés verts » et les « identitaires sécuritaires » qui ont réagi le plus positivement à l’évocation de ce mot et les « décroissants radicaux » qui se montrent les plus réservés. Les jeunes, et en particulier les élèves et étudiants, semblent mieux disposés que leurs ainés.

Un clivage apparaît ici entre les habitants des grands pôles urbains et, plus précisément des villes centres des grandes métropoles, et les Français résidant dans les autres catégories de territoires qui affichent une position plus en retrait.

Mais la variable qui est le plus fortement liée à la manière d’évaluer le mot « Progrès » est l’intensité du ressenti de la contrainte budgétaire : de +2,2 (sur une échelle de – 5 à + 5) pour les répondants déclarant vivre confortablement, on tombe à +0,9 chez ceux qui affirment ne pas s’en sortir.

53 % des Français interrogés se disent d’accord avec l’affirmation selon laquelle « il n’y a pas de limites au progrès », contre 35 % qui marquent leur désaccord. Mais le pessimisme l’emporte de nouveau lorsqu’il s’agit de se demander si « l’humanité est assez raisonnable pour réussir à faire face avec succès aux défis qu’elle a à relever » : 59 % estiment que non.

Ces attitudes contradictoires semblent indiquer une acception dominante du progrès comme réduit au progrès de la science et de la technologie – vis-à-vis desquelles les postures positives dominent – alors que le pessimisme est de mise lorsqu’il s’agit d’envisager la marche générale du monde.

Les enjeux écologiques

L’Observatoire confirme le fait que les Français ont une préoccupation aiguë vis-à-vis des enjeux écologiques. 56 % de ceux ayant participé à l’enquête se reconnaissent dans la proposition « la situation est très préoccupante et appelle un changement radical dans l’organisation de l’économie et de la société, revenant à produire et à consommer moins mais mieux ».

Cette part est cependant en recul de 3 points par rapport à 2019. 20 % considèrent que la situation est préoccupante mais estiment que le progrès technologique finira par apporter les solutions. C’est 3 points de plus qu’en 2019. Il reste cependant 12 % de « climatosceptiques » qui considèrent que « les propos alarmistes sur l’écologie et l’environnement sont de la manipulation de l’opinion de la part de ceux qui y ont des intérêts », une part stable.

La confiance placée dans la technologie pour surmonter les défis environnementaux a été abordée plus frontalement au travers de la question : « Dans quelle mesure avez-vous confiance dans la science et la technologie pour faire face aux problèmes environnementaux et climatiques ? ». 49 % des Français interrogés affirment avoir confiance. C’est 2 points de plus qu’en 2019. Ils ne sont cependant que 4 % à déclarer avoir « tout à fait confiance », alors que parmi ceux qui se déclarent défiants, 13 % n’ont « pas du tout confiance ». Les hommes sont plus confiants que les femmes. On compte jusqu’à 62 % de confiants parmi les 25-34 ans, en net contraste avec les 18-24 ans (46 %). La propension à faire confiance à la science et à la technologie pour résoudre les problèmes environnementaux est très fortement croissante avec le niveau de diplôme et le niveau de vie.

Le cosmopolitisme

Les personnes ayant participé à l’enquête ont été invitées à exprimer leur accord ou leur désaccord à l’égard d’une situation radicale dans laquelle chaque Homme serait un citoyen du monde et l’ensemble des Hommes des concitoyens. On note une adhésion majoritaire à cette idée, avec toutefois un net recul par rapport à 2019. Un clivage, net lui aussi, apparaît ici entre les moins de 35 ans, plus largement acquis à cette perspective cosmopolitique, et les autres tranches d’âge.
Le recul de l’adhésion à la perspective cosmopolitique se retrouve dans celui des opinions favorables à la conception universaliste des droits de l’homme, qui devraient être « reconnus et appliqués à la planète entière, même s’ils doivent remettre en cause des valeurs, des traditions, la culture de certains pays ou certains peuples ». Dans le même ordre d’idée, alors qu’en 2019, 35 % des répondants se disaient favorables à l’établissement d’un gouvernement mondial associé à une citoyenneté planétaire, cette part n’est désormais plus que de 28 %. Elle s’élève cependant à 29 % chez les 18-24 ans alors que presque 60 % des plus de 55 ans marquent leur opposition à une telle perspective.

Les inégalités

Plusieurs résultats de l’enquête témoignent de l’aversion des Français pour les inégalités. Ainsi les Français interrogés ont dans l’ensemble rejeté la proposition relative à l’utopie techno-libérale présentant une croissance économique forte permettant la progression du pouvoir d’achat mais au prix du creusement des inégalités. A l’inverse, ils ont collectivement adhéré à la perspective d’une meilleure distribution des richesses faisant reculer les inégalités, associée à l’utopie écologique.

On retrouve ce souci de l’égalité dans le fait que 72 % des personnes interrogées estiment qu’il faudrait fixer une limite maximum aux très hauts salaires. C’est toutefois 3 points de moins qu’en 2019. Le niveau auquel devrait être fixé cette limite n’est pas consensuel. Pour un tiers des partisans de l’instauration d’une telle limite, celle-ci devrait se situer à 20 fois le SMIC au plus, alors pour que pour un autre tiers, une limite au-delà de 5 fois le SMIC serait déjà excessive.

Les avis sont plus partagés concernant l’idée que de grandes différences de revenus sont acceptables si c’est pour récompenser les différences de talents et d’efforts de chacun : 49 % des Français interrogés y sont favorables, 42 % défavorables. Les positions à l’égard de l’idée d’augmenter sensiblement les revenus de solidarité quitte à augmenter aussi impôts et cotisations sont à peine plus marquées : 52 % y sont favorables, 38 % défavorables. Les positions des Français sont beaucoup plus nettes concernant l’héritage. 64 % sont en désaccord avec l’idée de ne pas pouvoir léguer en héritage à ses enfants un patrimoine supérieur à 500 000 €, et cette part a progressé de 5 points par rapport à 2019. Seulement 20 % seraient favorables à une telle mesure.

Le système politique idéal

Cinq modalités d’organisation de la vie politique ont été proposées aux répondants qui ont été conviés à exprimer leurs préférences en en retenant et en en classant deux. Les préférences exprimées en 2022 se démarquent assez sensiblement de celles observées en 2019, conséquence probable de la crise sanitaire et du rôle joué par les Etats dans la gestion de la crise. Comme en 2019, le système politique qui se classe en dernier est celui qui se rapproche le plus du nôtre : « un système où les décisions sont prises par des professionnels de la politique élus », qui rassemble 17 % des suffrages en cumul des deux choix. Le système politique qui se classe en tête des préférences des Français est « un système où les décisions sont prises à l’issue de référendums recueillant la volonté de la population », que retiennent 64 % des enquêtés. Comparés au 52 % enregistrés en 2019, la progression est très importante. Ce système politique séduit particulièrement les plus âgés. Il séduit de manière croissante à mesure qu’augmente l’intensité du ressenti de la contrainte budgétaire. Une confortable majorité des personnes se distant « gilets jaunes » ont opté pour ce système politique, alors que les opposants au mouvement sont en net retrait. « Un système où les décisions sont prises par des experts neutres (scientifiques, intellectuels, spécialistes…) », à 39 %, progresse de 2 points. Ce système politique rassemble une majorité parmi les 18-24 ans (52 % vs 31 % chez les 65-75 ans) et les très diplômés. Deux systèmes politiques sont en recul, qui confirment l’importance accordée à l’expertise : « Un système où les décisions sont prises par des élus qui ne sont pas des professionnels de la politique », qui recueillait les faveurs de 34 % des répondants en 2019 n’obtient plus que 29 % des suffrages en 2022.  « Un système où les décisions sont prises par des représentants tirés au sort dans l’ensemble de la population » passent de 29 % à 25 %.

Le modèle de développement

La défiance  qui frappe les grands acteurs de l’économie est l’indice d’une posture plus générale de réserve à l’égard du fonctionnement de l’économie et, plus généralement, à l’égard de notre modèle de développement. Seulement un tiers des Français interrogés approuve la proposition selon laquelle « le potentiel de la croissance économique et de l’amélioration des conditions matérielles d’existence des populations est sans limite ». De manière cohérente, 32 % sont en désaccord avec l’idée que « les sociétés occidentales ont atteint les limites du développement économique, de l’amélioration du confort et de la qualité de la vie », idée approuvée au contraire par un répondant sur deux. 73 % s’accordent autour de l’idée que « le moment est venu de donner la priorité à des modes de vie moins portés sur la consommation et moins consommateurs de ressources non renouvelables », une part qui est toutefois en recul de 3 points par rapport à 2019. Dans le même mouvement, seulement un répondant sur quatre s’oppose à l’idée que l’ « Homme doit s’interdire d’exploiter la nature (la vie végétale et animale) et de l’asservir à ses besoins ». Les opinions sont plus mitigées concernant les vertus de la concurrence : 38 % sont d’accord avec l’idée que la concurrence à tous les niveaux est un facteur d’efficacité et de progrès, quand 47 % sont de l’avis contraire. Plus nettement encore, 79 % des Français estiment que « dans la société, il faut privilégier l’entraide plutôt que la concurrence ». Ces réserves à l’égard de notre modèle de développement s’accompagnent d’un désir d’autonomie, de s’affranchir de la dépendance à l’égard de l’économie, par le recours à l’autoproduction et aux échanges entre particuliers, une perspective à laquelle adhèrent 82 % des répondants, soit 3 points de plus qu’en 2019.

Le travail

Les actifs de l’échantillon ont été interrogés sur ce que, dans l’idéal, ils préféreraient changer au niveau de leur situation professionnelle. 9 choix leur étaient proposés. « Ne pas changer de métier mais être mieux rémunéré(e) » se détache nettement, avec 36 % des suffrages, en progression de 2 points par rapport à 2019, ce qui confirme l’importance de la problématique du pouvoir d’achat dans les aspirations des Français. Si les évolutions sont modestes, certaines sont significatives et confirment d’autres observations sur l’impact de la crise sur le rapport au travail : « travailler moins » passe de 7 % à 9 % et « être indépendant » de 5 % à 7 %. En revanche, « changer de métier » recule de 13 % à 10 %. On notera que « arrêter de travailler », retenu par seulement11 % des répondants (stable), l’a été par 27 % des actifs de 55 à 64 ans (24 % en 2019)…
C’est aussi la question du temps de travail qui est désormais interrogée. Si aujourd’hui 26% des actifs disent vouloir travailler plus que 35 heures hebdomadaires (une proportion équivalente à 2019), 30% aimeraient travailler 35 heures (6 points de moins) mais 40% aspireraient à travailler moins que 35 heures, soit 7 points de plus en 2 ans. On notera que c’est davantage le cas des femmes (46% vs 34% des hommes), que cela apparaît lié aux cycles de vie (48% des 18-24 ans et 44% des 45-55 ans pour 36% des 35-44 et 29% des 55-64 ans) et concerne plus souvent les catégories socioprofessionnelles intermédiaires (44% pour 40% des CSP modestes et 36% des CSP +). De surcroît et si une majorité de ces actifs qui souhaitent travailler moins que 35 heures ne se montrent pas prêts à une baisse de salaires, il en est tout de même 40% qui le sont, soit 9 points de plus qu’en 2019 ! Un arbitrage évidemment plus facile pour ceux qui disposent de revenus élevés (53%) que pour ceux qui ont de très faibles revenus (32%).

L'entreprise

Qu’attendent les actifs de leur entreprise ?  79 % (dont 60 % en premier choix) ont choisi « qu’elle vous permette de gagner votre vie et de subvenir à vos besoins ». 44 % ont opté pour « qu’elle participe à vous rendre heureux » et 34 % « qu’elle participe à votre réalisation personnelle », soit 77 % qui ont mis en avant la contribution de l’entreprise au bien-être personnel. Toutefois, pour un quart des actifs, il est attendu de l’entreprise qu’elle participe au bien commun. Si l’orientation utilitariste (« qu’elle vous permette de gagner votre vie et de subvenir à vos besoins ») est largement dominante dans l’ensemble des tranches d’âge, elle est retenue par une proportion de répondants qui croît sensiblement avec l’âge. Contrairement à ce que l’on aurait pu attendre, la contribution de l’entreprise au bien-être personnel comme sa participation au bien commun ne sont pas significativement plus prisées chez les jeunes que dans l’ensemble de la population (alors que l’on observait en 2019 que les 25-34 ans étaient beaucoup plus sensibles à cette dimension). Cependant, 35 % des élèves et étudiants ont retenu la participation au bien commun, une préférence qui est également croissante avec le niveau de diplôme.
8 qualités attribuables à un dirigeant d’entreprise ont été présentées aux actifs et étudiants ayant participé à l’enquête qui devaient décider si elles correspondaient ou non à l’idée qu’ils se font de ce qui « définit un bon dirigeant ». Comme en 2019, le fait qu’ « il tienne compte de l’avis de ses collaborateurs pour prendre ses décisions », arrive en tête, retenue par 51 % des répondants, juste devant « il est bienveillant à l’égard de ses collaborateurs ». Ce sont donc deux qualités qui renvoient à un désir d’être considéré et entendu. Les deux sont en très forte progression par rapport à 2019, respectivement de 8 et de 13 points. Les jeunes (particulièrement les 18-24 ans) sont particulièrement sensibles à ces qualités, mais c’est au sein des tranches d’âge les plus âgées qu’elles enregistrent les plus fortes progressions.

La consommation

On retrouve dans les réponses des Français interrogés en 2022 la même attitude paradoxale à l’égard de la consommation  que nous avions observée en 2019. L’idée que notre manière de consommer est nuisible à l’environnement est consensuelle. Mais, dans le même temps, une large majorité de Français s’accordent à considérer que « la croissance de la consommation est essentielle à la croissance de l’économie et de l’emploi ». Très largement ils jugent que « les gens passent trop de temps à gagner de l’argent plutôt que de profiter de la vie » et que « dans la société contemporaine, on a trop tendance à accorder trop d’importance à la consommation ».  Mais pour autant ils sont également nombreux à penser que « dans le contexte actuel, heureusement qu’il y a la consommation pour compenser et se faire plaisir » et que « consommer, pouvoir acheter ce qui fait plaisir, contribue fortement au bonheur ». Et ces dissonances cognitives vis-à-vis de la consommation se tendent puisque ces deux dernières propositions sont en croissance l’une et l’autre de 4 points.
Toutefois et à une échelle plus individuelle, seulement 14 % des Français disent vouloir consommer plus, soit 7 points de moins qu’en 2019. 29 % aiment la manière dont ils consomment et ne souhaitent pas changer leurs habitudes. C’est 5 points de mieux qu’en 2019. 38 % affirment vouloir consommer moins mais mieux, en progrès de 3 points. Si on ajoute à ceux-là les 20 % qui ont choisi « je voudrais consommer autant mais mieux » (stable), c’est donc 58 % des Français interrogés qui aspirent à consommer mieux, une proportion qui progresse de trois points.

Le rythme de vie

Une part importante des Français interrogés font montre d’un même certain malaise à l’égard de la vitesse à laquelle change le monde.

Ainsi, ils sont 68 % à reconnaître avoir « le sentiment que le monde autour [d’eux] change trop vite » et 43 % à admettre avoir du mal à s’adapter à cette vitesse. Ces pourcentages sont en progression respectivement de 3 et 4 points par rapport à 2019. Notons cependant, que 28 % trouvent que « la vitesse à laquelle tout change à notre époque est enthousiasmante » (-4 points par rapport à 2019).

Il en va d’ailleurs du monde comme du rythme de vie dans la société contemporaine. « Trop rapide » pour une majorité de Français, en progression de 3 points depuis 2019. En réaction, sans doute, 58 % des personnes interrogées déclarent aspirer à ralentir dans leur vie quotidienne. Accessoirement, relevons que le mot « Vitesse » est évalué en moyenne négativement et que cette évaluation s’est dégradée en l’espace de 2 ans.

Les scénarios catastrophe

Pour la seconde fois en moins de deux ans, l’histoire prend les Français à revers. Quand, fin 2019, nous les interrogions sur la probabilité de survenue d’un certain nombre de scénarios catastrophe, ils plaçaient alors l’hypothèse de pandémies graves en Europe en avant-dernière position. 69% pensaient qu’un tel événement était peu probable dont 32% impossible. On connaît la suite… Quelques mois plus tard survenait la plus grande crise sanitaire mondiale depuis un siècle.

De nouveau interrogés en début d’année 2022, les Français positionnent désormais la possibilité d’un scénario pandémique à la seconde place des catastrophes probables. En revanche, en bas de leur classement : l’hypothèse d’une troisième guerre mondiale et d’un cataclysme nucléaire. Respectivement peu probables pour 72% et 69% des Français et même impossible pour plus du tiers d’entre eux (39% et 37%).

Quelques semaines après la réalisation de l’enquête, éclatait la guerre en Ukraine et son lot de menaces pour l’équilibre des forces et la paix dans le monde. Où l’on reparle des risques de sécurité des centrales nucléaires dans le cadre d’un conflit militaire mais aussi de l’arme nucléaire, non plus comme dissuasion implicite mais comme menace explicite.

On mesure l’impact de l’irruption de ces réalités sidérantes sur l’état d’esprit des Français.

On ajoutera que ces perspectives sont d’autant plus effrayantes qu’elles viennent se superposer à une autre menace qui hante sourdement la société française depuis plusieurs années (en 2019 comme en 2022) : le réchauffement climatique et son cortège de terribles conséquences. Scénario pour le coup hautement probable pour 53% de la population.

Nous avons ensuite demandé aux Français interrogés de désigner, des huit scénarios présentés, celui qui leur semblait personnellement le plus terrifiant.

Les réponses sont assez dispersées. C’est « la troisième guerre mondiale » qui a été le plus fréquemment retenu (27 %), en progression d’un point par rapport à 2019. Ce scénario se classe en tête dans quasiment la totalité des composantes de la population. Autant dire que le contexte associé à la guerre en Ukraine doit être particulièrement anxiogène. La crise écologique arrive en deuxième position (18 %, en recul d’un point). Là aussi, la variance est assez faible. On note toutefois que les jeunes (en particulier les élèves et étudiants) ont été un peu plus nombreux à retenir ce scénario et que la fréquence de citations est croissante avec le niveau de diplôme. La sensibilité politique retrouve aussi son influence : 30 % des personnes « très à gauche » et 41 % de celles « proches de mouvements écologistes » ont sélectionné ce scénario, contre seulement 11 % de celles « très à droite ».

Le scénario catastrophe qui semble le moins effrayer les Français est celui d’ « un effondrement de l’économie qui engendrerait une chute du niveau de vie », qui n’a été retenu que par 3 % des personnes interrogées.

Méthodologie

Le terrain de cette 3ème édition de L’Observatoire des perspectives utopiques a été mené du 17 au 27 janvier 2022 auprès d’un échantillon de 4000 personnes représentatives de la population française âgée de 18 à 75 ans. Le terrain s’est donc tenu avant le début de la guerre en Ukraine.

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