Paradoxalement, les intentions d’achat pour les trois mois à venir progressent. 77 % des Français interrogés envisagent un achat dans au moins un des postes étudiés, soit 4 points de plus qu’un an auparavant. Le nombre moyen de postes concernés passe de 3,6 à 4,2 et la plupart sont orientés à la hausse. Les vêtements et chaussures arrivent en tête, avec 43 % d’acheteurs potentiels, soit 5 points de plus qu’en septembre 2025 (qui constituait, il est vrai, un point bas). En termes relatifs, la progression la plus forte concerne les équipements pour la pratique des loisirs, qui passent de 6 % à 9 %. Les travaux, les objets de décoration et les parfums et cosmétiques sont également bien orientés. Les montants envisagés augmentent pour la plupart des postes, notamment pour les véhicules et l’ameublement.
Cette remontée est d’autant plus intéressante qu’elle intervient sans regain manifeste du désir de consommer, cet indicateur restant au plus bas. Si 32 % des Français expriment un fort désir de consommer, 68 % déclarent une appétence faible ou mesurée. Surtout, 41 % disent vouloir limiter au maximum leurs dépenses, tandis que l’envie de « se faire plaisir avant tout » reste très minoritaire.
On ne peut ici qu’avancer des hypothèses. Les intentions d’achat peuvent d’abord traduire un effet de rattrapage : après plusieurs années de reports, certains achats deviennent difficiles à différer davantage. Mais elles peuvent aussi signaler une consommation plus sélective et davantage arbitrée. Les ménages ne cessent pas d’acheter, ils choisissent plus fortement ce qu’ils veulent ou doivent préserver, en renonçant ailleurs.
Dans le même temps, les restrictions se renforcent en effet nettement. 77 % des Français disent se restreindre, au moins un peu, sur des postes qu’ils considèrent comme nécessaires ou essentiels, dont 32 % beaucoup. Cette dernière proportion progresse de 7 points en un trimestre et de 5 points en un an, avec une hausse particulièrement marquée parmi les CSP-, qui confirme la fragilisation des catégories modestes.
Les restrictions alimentaires repartent elles aussi à la hausse : 38 % déclarent aujourd’hui des restrictions importantes sur l’alimentation. Elles conduisent à privilégier les aliments les moins chers, à délaisser certaines grandes marques, à rechercher davantage les promotions, mais aussi, pour une partie des Français, à rogner sur la qualité ou les quantités. La même logique s’observe ailleurs : on limite ses déplacements, on garde son véhicule plus longtemps, on reporte des travaux, on conserve des équipements usés. La contrainte ne conduit donc plus seulement à arbitrer entre des achats : elle conduit aussi à faire durer, différer et parfois renoncer.
Mis bout à bout, ces résultats dessinent davantage qu’un simple épisode de tension sur le pouvoir d’achat. Ils suggèrent l’installation d’un régime de prudence durable, sur fond d’incertitude croissante. Le rapport à la consommation lui-même se transforme : acheter davantage sous contrainte, programmer, hiérarchiser, reporter, préserver une marge lorsque cela reste possible.
Car à la contrainte présente s’ajoute désormais une véritable incertitude sur l’avenir. 22 % des Français pensent qu’eux-mêmes ou un membre de leur foyer risque de perdre son emploi, de connaître une interruption ou une baisse importante d’activité dans les douze prochains mois. Le risque perçu est plus élevé encore chez ceux qui se restreignent déjà fortement ou déclarent ne plus parvenir à s’en sortir.
L’insécurité financière est plus largement diffusée encore. 34 % anticipent une baisse de leurs revenus dans les douze prochains mois, contre seulement 10 % une hausse. Et 60 % des foyers déclarent ne pas disposer d’une marge financière suffisante pour faire face à une dépense importante ou imprévue. Cette absence de filet de sécurité concerne, là encore, les ménages les plus modestes, mais elle déborde largement les seuls foyers pauvres.
Cette difficulté à sécuriser le présent affecte aussi la capacité à se projeter. 55 % des Français se disent désormais très pessimistes sur les années à venir, soit 7 points de plus en un trimestre et autant par rapport à septembre 2025. C’est le niveau le plus élevé jamais observé dans le baromètre. À l’incertitude sur le revenu ou l’emploi s’ajoute donc une incertitude plus générale : celle de ne plus pouvoir compter aussi sûrement qu’avant sur une amélioration de sa situation.
Et le phénomène ne reste pas cantonné à la sphère économique. Il se prolonge dans un climat social nettement plus tendu. 57 % des Français estiment désormais que des actions militantes violentes seront nécessaires dans les mois à venir pour contraindre les responsables politiques à prendre en compte l’avis de la population, soit 11 points de plus en un trimestre. Ce résultat ne mesure pas une intention personnelle de recourir à la violence, mais il témoigne d’une forte radicalisation du diagnostic porté sur les moyens jugés nécessaires pour être entendu. Dans le même temps, 69 % des répondants se disent proches des « gilets jaunes » ou les soutiennent, un niveau inédit dans la série.
La photographie d’ensemble est donc celle d’un pays qui semble s’installer dans un régime de prudence durable : faible appétence à consommer, arbitrages plus serrés, fragilité financière et difficulté à se projeter se combinent désormais avec une disponibilité protestataire plus forte.