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COMMENT LE NUMÉRIQUE RÉVOLUTIONNE LE SECTEUR DU BIEN-ÊTRE ? PAR AURORE MANTEL

Nos sociétés contemporaines connaissent un profond bouleversement porté par des mutations de nature à la fois économique (poids croissant des ressorts immatériels et symboliques de la consommation du fait de l’élévation générale des niveaux de vie), technologique (l’avènement d’un monde du tout-connecté) et sociétales (évolution de la démographie, phénomène de dé-massification de la société). L’une des manifestations majeures des mutations sociétales en cours réside dans l’affirmation d’un nouveau système de valeurs construit autour de 4 grands piliers : l’individualisation, l’hédonisme, la reliance et la rassurance.

La diffusion de ces principes redéfinit en profondeur non seulement les attentes, les aspirations et les comportements des consommateurs, mais impacte également la sphère plus intime du rapport que l’individu entretient à l’égard de son corps. Dans le sillage du principe d’individualisation est ainsi apparu un mouvement global de réappropriation du corps par l’individu. Perçu comme un « lieu d’identité », comme le support privilégié d’expression de soi, le corps s’est en effet vu réinvesti d’innombrables manières, des plus « douces » (sport, soins, maquillage) aux plus radicales (chirurgie esthétique, piercings, tatouages) avec ce même objectif de mise en avant – voire de revendication – d’une singularité individuelle. Il existe donc, au sein de nos sociétés, un puissant refus du corps comme acquis naturel, comme simple donnée biologique aléatoire et immuable : « le culte contemporain de la beauté se déploie sous le signe de la non-acceptation de la fatalité, du refus du donné porté par les valeurs d’appropriation technicienne du monde et du corps »[1]. Il est au contraire considéré comme un terrain d’expression, comme le support du sujet, comme « un objet à disposition sur lequel agir afin de l’améliorer »[2] ; perception hypermoderne du corps qui nourrit un constant travail de soi sur soi par le biais duquel l’individu entend se réaliser.

Mais si ce mouvement global vers une réappropriation du corps par l’individu constitue une lame de fond à l’œuvre depuis plusieurs décennies, l’essor des technologies numériques renouvelle en profondeur la façon dont le corps est réapproprié. La diffusion sur les marchés de consommation d’objets connectés divers (du wearable à la puce électronique implantée sous-cutanée) fournit non seulement de nouveaux outils de connaissance et de contrôle des fonctions corporelles, mais ouvre également des perspectives inédites quant aux façons d’intervenir pour les modifier. En renouvelant les moyens dont les individus se saisissent pour investir leurs corps, les objets connectés transforment du même coup la manière dont ils le perçoivent et l’appréhendent. En un mot, l’essor des technologies numériques bouleverse en profondeur le rapport que l’individu hypermoderne entretient à l’égard de son corps. Mais quelles formes revêt ce bouleversement ? Comment définir ce nouveau rapport à un corps désormais connecté ? La façon dont le numérique redessine les contours de cette relation peut être analysée à trois niveaux : la connaissance de soi, le contrôle de soi et la recréation de soi.

LA CONNAISSANCE DE SOI

Tracking de l’activité physique, suivi du rythme cardiaque et de la respiration, surveillance du niveau de tension et d’hydratation… Ces dernières années ont été caractérisées par une inflation de l’offre d’objets connectés permettant de fournir à l’utilisateur par le biais d’applications dédiées un état des lieux quasiment exhaustif de l’état de fonctionnement de diverses fonctions corporelles. C’est là que se joue le premier bouleversement induit par le numérique : l’intériorité du corps, par définition invisible, est soudainement rendue visible grâce à une multiplicité de dispositifs qui fournissent en temps réel un ensemble d’informations d’un niveau de précision inédit. Cette mise en données systématique des fonctions du corps consacre ainsi l’avènement d’un « Quantified Self – ou « Moi Quantifié » – qui, en plus de permettre une connaissance accrue de soi, induit une nouvelle manière de se percevoir. Le corps est en effet désormais appréhendé par le prisme d’une batterie d’indicateurs qui témoignent du bon fonctionnement – ou non – des principales fonctions corporelles, indicateurs qu’il est de surcroit possible de suivre dans le temps, et, par conséquent, d’optimiser.

LE CONTRÔLE DE SOI

Dans le sillage du grand principe de gestion de la performance stipulant que « you can’t manage what you can’t measure »[3], le mouvement du Quantified Self, apparu en Californie en 2007, prône l’adoption de comportements visant à « optimiser le corps » sur la base de la quantité considérable de données recueillies. Ainsi, certains objets connectés entendent non seulement dresser un bilan global de l’état de bien-être physique et psychique  de l’utilisateur à partir de l’analyse combinée d’une grande variété de variables (la montre connectée Zensorium propose par exemple de surveiller l’humeur à partir de l’analyse de l’évolution du rythme cardiaque et du niveau de tension), mais fournissent également des recommandations de plus en plus personnalisées quant aux actions à entreprendre de façon à améliorer certaines dimensions physiques, physiologiques voire même psychologiques de l’individu. Ce sont donc les instruments d’une forme poussée de « management du corps » que proposent les objets connectés en incitant les individus à agir dans le sens d’une amélioration continue des caractéristiques de leurs corps. Certes, et comme nous l’avons rapidement évoqué plus haut, cette disposition des individus à travailler sur leurs corps de façon à le corriger ou à en améliorer les capacités n’est pas nouvelle. Mais cette tendance de fond se trouve considérablement renforcée avec la progression des technologies numériques, qui, par la puissance des objets connectés qu’elles mettent à disposition des consommateurs, exacerbent la dimension performative du culte du corps caractéristique de nos sociétés contemporaines.

LA RECRÉATION DE SOI

Mais l’impact le plus disruptif du numérique sur le rapport au corps réside moins sur les nouvelles possibilités qu’il ouvre en termes de connaissance et de contrôle que dans les promesses de modification, de transformation, d’hybridation du corps dont il est porteur. Membres bioniques, organes artificiels, peau intelligente, nano-composants électroniques implantés dans le cerveau… Le dernier niveau des conséquences du numérique sur la manière d’appréhender le corps est l’avènement d’un « homme augmenté » aux capacités physiques et mentales décuplées par l’apport des nouvelles technologies. Si l’usage de ces nouveaux outils est pour le moment essentiellement cantonné au domaine médical, il pourrait à terme être envisagé comme un nouveau vecteur – parfois transgressif – d’expression d’une identité et d’une singularité individuelle. C’est ce que prônent les partisans du body hacking pour qui la reprise de possession du corps par l’homme, très loin du simple travail d’amélioration continu de ses caractéristiques diverses, passe par une hybridation corps-machine pour pouvoir exprimer une identité au-delà même des frontières biologiques du corps. En d’autres termes, et pour reprendre les mots de Marine Riguet, il s’agit pour le body hacker de « créer « une corporéité non plus donnée mais reconstruite culturellement, hybride et dont il peut s’emparer librement »[4]

Parce qu’il révolutionne la manière dont l’homme envisage son corps, le numérique, comme toute grande rupture technologique, est tout à la fois porteur de promesses et de menaces. Promesses car les perspectives ouvertes en termes de contrôle médical, de diagnostic, de prévention et de curation des maladies sont immenses. Mais menaces également car les possibilités démultipliées en termes de suivi de l’état physique et les injonctions sous-jacentes à entreprendre des actions correctrices peuvent alimenter un rapport obsessionnel et angoissé au corps. Il nous a semblé opportun d’appréhender ce « nouveau mal-être connecté » au travers de la caractérisation de trois types de malaises induits par l’introduction des objets connectés dans le rapport au corps : la fracture numérique, la normopathie, et le narcissisme anxieux. Un premier point de tension réside ainsi dans l’inégal accès des personnes à ces nouveaux outils. La difficulté pour certains (par manque de moyens, de connaissances etc.) à s’approprier ces instruments de contrôle du corps constitue donc le premier malaise potentiel du nouveau rapport au corps connecté. Par ailleurs, dans la mesure où, par définition, tout ce qui peut être mesuré peut être comparé, il est très probable que les « individus connectés » n’envisagent les données de leurs corps qu’en comparaison avec ou bien celles des autres, ou bien avec une « norme » représentant un idéal qu’il s’agirait d’atteindre. Cette tendance à la comparaison systématique peut donc induire un mal-être profond né du sentiment de ne jamais être à la hauteur, de ne jamais être « dans la norme ». C’est par le néologisme « normopathie » que nous désignerons cette deuxième dérive malheureuse du rapport au corps connecté. Enfin, la dernière source de mal-être relève de l’intensification du culte performatif du corps induite par le développement des objets connectés. Nous désignerons par le terme de « narcissisme anxieux » cette nouvelle propension de certains individus à suivre sans relâche les performances de leurs corps, à entreprendre une multiplicité d’actions de façon à les améliorer tout en nourrissant un sentiment perpétuel d’échec né de l’impression de ne jamais atteindre les objectifs fixés. Ainsi, l’ensemble de ces malaises relève d’un rapport « inquiet, obsédant, toujours insatisfait du corps (…) marqué par un travail interminable de surveillance, de prévention, de correction de soi-même »[5], qui, s’il existe déjà depuis plusieurs années, se trouve exacerbé par le numérique. Mais si ces phénomènes constituent de potentielles sources de souffrance pour les individus, ils peuvent également représenter des opportunités pour les acteurs de l’offre. En effet ces derniers, en proposant des réponses, en bâtissant des programmes d’accompagnement personnalisé mobilisant des éléments de rassurance, en offrant une « sérénité déconnectée», peuvent apparaître comme de précieuses solutions aux nouvelles problématiques du « mal-être connecté ».

 

[1] Lipovetsky, Gilles. Serroy, Jean. Le stade esthétique de la consommation. In : L’esthétisation du monde. Paris : Gallimard, 2013, pp. 305-452
[2] Le Breton, David. L’Adieu au Corps. Editions Métailié, 2015
[3] CNIL, « Le corps, nouvel objet connecté. Du Quantified Self à la M-Santé : les nouveaux territoires de la mise en données du monde. », Cahiers Innovations & Prospective, N0. 2, 2014, p. 10
[4] Riguet, Marine. « Quand le numérique change la donne », Le Point, 2017, pp.90-91
[5] Lipovetsky, Gilles. Serroy, Jean. Le stade esthétique de la consommation. In : L’esthétisation du monde. Paris : Gallimard, 2013, pp. 305-452

 

 

 

 

 

Aurore MANTEL
Chargée d’études à l’ObSoCo