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ÉCONOMIE POLITIQUE DES PLATEFORMES COLLABORATIVES par CHRISTOPHE BENAVENT

Les plateformes ne sont pas que le fruit de l’interaction des mécanismes économiques fondamentaux que nous avons répertoriés dans la première partie, elles en orientent l’expression, par la manière dont elles affectent les préférences et les comportements des individus, la technique, dans un but plus général qui considère les populations et leur conduites.

Les effets économiques ne se produisent que si les plateformes peuvent gouverner des populations de telle manière à ce qu’elle produisent des externalités positives : qu’elle fasse l’amour et pas la guerre. Faire en sorte que les populations ne sont pas en compétition mais deviennent complémentaires. C’est histoire des plateformes de dating, faire qu’homme et femmes s’apparient avec le moins de violence vers les femmes et d’ignorance vers les hommes : policer les rapports. Une plateforme telle que meetic a été pionnière.

Un autre exemple simple : s’il n’existe qu’un bouton like, et pas de dislike, c’est parce que Facebook oriente (ou sélectionne) ce qui plait, plus que ce qui déplait, créant un climat positif dans les pages qui incite à revenir et prolonger la lecture. Le choix d’un dispositif imprime aux comportement une orientation particulière dont l’agrégation a pour effet de définir le contexte d’action des mêmes individus, un contexte agissant. Un contexte qui encourage à l’engagement, et puisque c’est celà que recherche les publicitaires, accroit la valeur de l’audience que commercialise la marque. On nuancera le point de vue en reconnaissant d’emblée l’agentivité des sujets puisqu’à ce jour au moins une vingtaine de significations et de motivation sont identifiés : le like peut dire aimer le contenu, faire un clin d’oeil à son émetteur, ou rendre la pièce d’une monnaie.

Le détournement d’usage peut faire perdre de la valeur aussi.

Un autre exemple est celui du changement de système de notation opéré par e-bay en 2008. En supprimant les notes négatives, la fréquences des offres douteuses est réduite, le risque perçu réduit, et les ventes stimulées. On commence a en savoir plus sur la performativité des systèmes de notes et d’avis. Des avis équilibrés sont plus crédibles., le nombre d’avis peut être plus important que la note, les systèmes réciproques conduisent à en neutraliser l’effet.

Dans ces brefs exemples c’est la conduite individuelle qui est en cause en tant qu’agrégée elle donne une certaine qualité à la foule qui oriente les conduites. C’est le problème de la boite de nuit où le physionomiste compose la foule dans le juste mélange de jolies femmes, de mauvais garçons, de créatures de nuit et d’hommes important qui fait de la nuit le lieu le plus électrique et le plus extravagant dont on puisse rêver et un succès.

La gouvernementalité s’inscrit dans une perspective collective mais agit individuellement. On retrouve ici l’idée suggérée par Foucault pour comprendre comment l’état gouverne les conduites des humains pris comme population, comme le troupeau demande au berger à la fois de le conduire à la nourriture, tout en s’ajustant aux nécessités de chacune des têtes : éliminer la bête folle, soigner une brebis, et ne pas ralentir le troupeau dans sa transhumance.

Les effets économiques sont les conséquences d’un élément fondamental : la technique et l’art de gouverner des populations de plusieurs dizaines et centaines de millions à travers les Etats et les cultures semble arriver à maturité. Elle s’appuie sur un ensemble technique particulier, l’informatique.

Ces techniques dont nous aimons qu’elles sont ce qui procèdent d’une pensée qui en fait les médiations entre l’humain et le monde, tout autant qu’une matérialité et d’une concrétisation pour emprunter le langage de Simondon, sont au centre, avec la culture, comme part de la culture, de ce qui permet aux effets économiques de s’exprimer.

Trois grands ensembles de techniques peuvent être discernés : les algorithmes de l’ordre de la technique informatique, les « policies » de l’ordre de la technique réglementaire et sécuritaire et les systèmes motivationnels de l’ordre des techniques psychologiques. Des techniques dans tous les cas.

  • des règles de calculs : Les techniques par lesquelles les plateformes gouvernent les populations passent essentiellement par des moyens algorithmiques qui prennent différentes figures : un ordre de présentation des profils (filtrage), le contenu même de ces profils (signaling), les modes de calcul pour suggérer des profils , des systèmes de gratifications, des feedback synthétiques (dashboard) . Ce sont celles des modèles de scoring, des modèles de recommandations, des modèles de ranking. Elles distribuent l’action et l’effort, et régule la distribution des ressources. La question de la politique des algorithmes leurs est consubstantielle. Si ces calculs résultent d’une volonté, ils ne s’y plie pas toujours de part la contingence de sa mise en oeuvre, du hasard dans les choix, de la logique propre des algorithme et peuvent produire des effets inattendus. L’inattendu réside parfois en dehors, comme l’est par exemple l’effet discriminatoire des plateformes mis en évidence par XXX. Ces calculs peuvent être élémentaires (le comptage des likes) ou très sophistiqués (deep learning et reconnaissance de visage). Ils peuvent s’exercer sur la donnée brute, ou se traduire par des règles d’agrégation et de lissage dans ce qu’on appellera indicateurs de gestion. Ces calculs demande naturellement des éléments partiels, qui sont moins des données que des produits. Les notes recueillies ne sont pas exactement les jugements des individus mais le construit de ces jugements, le résultat d’une confrontation entre l’instrument de mesure et le jugement. Ils résultent d’une agentivité mais sont aussi performatif, ils ne disent pas l’état du monde mais modèlent des interaction.
  • des règles de distribution de rôle (droits, obligation et interdictions). S’ils sont fondamentaux dans toutes les organisations, les plateformes les définissent de manière précise et exclusive. Un droit de lecture est bien distinct de celui d’écriture ou d’administration. Ces règles portent aussi sur ce que l’on peut faire, ou pas, l’interdiction des représentations de nu en est un très bon exemple. D’un point de vue technique, elle correspondent à ce qu’on appele « policies » en anglais, et que l’on traduira simplement par réglement intérieur, mais dont le terme anglais suggère une juste polysémie : la police est la rédaction d’un contrat, comme l’est la police d’assurance, mais aussi l’appareil de maintien de l’ordre et de contrôle des déviances qui assure l’exécution de la règle. La règle demande son application, et l’action de police se traduit généralement par l’exclusion partielle ou totale. A l’age digital le droit pénal est un droit de censure. Il suffit de penser aux politiques de nudité pour en comprendre l’enjeu, espérons qu’aucune plateforme ne modère ainsi les discussions politiques ou religieuses. Les policies sont le bras armés des managers des plateformes. Elles s’expriment d’abord dans un corps de règles qui se stratifient réclamant parfois des rafraichissements – Facebook a la réputation de procéder très régulièrement à cette opération.
  • des règles motivationnelles (sanctions et motivations) sont essentielles. Elles se sont popularisées au travers de la notion de ludification (gamification) et se matérialisent soit par des gratifications matérielles ( cash bask, points, miles…) ou symboliques ( badges, grades, niveaux). Elles partagent avec le nudge l’idée que la coercition motive moins que les encouragements. Elles jouent avec la comparaison sociale et la confiance en soi. Elles font l’objet de nombreux développement avec une meilleure connaissance des biais cognitifs et des mécanismes motivationnels. Elles s’appuient sur des règles de calculs, font l’objet de règlement, mais trouve leur identité dans l’ajustement aux intérêts des agents, à leur cognition et à leur affectivité.

On concluera simplement sur la dimension politique qui résulte de ce triple corps technique. L’enjeu réside dans la liberté de chacun des acteurs qui s’il est controlé par l’environnement, peut s’en déjouer et le remodeler à nouveau. Le coeur de la gouvernementalité est de passer d’un niveau collectif à un niveau individuel et réciproquement.La production des effets économiques s’accompagne d’effets politiques. Dans les plateforme aussi certains dominent.

Son coeur technique conduit à être attentif à la politique de l’algorithme. L’effet réel des algorithmes n’est pas toujours celui qui est anticipé par les acteurs et les promoteurs. Les plateformes sont aussi douées de mémoire,  peuvent-elles produire de l’histoire?

Et s’il fallait revenir à l’économie, l’idée de nudge et son développement paternaliste et libertarien, comme le revendique leurs inventeurs, mérite toute notre intention en ce qu’elle tente justement d’associer par des techniques particulières ( les options par défaut, le cadrage, …) un intérêt général ( les populations) et des intérêts particuliers.

Plus que jamais la compréhension des plateformes réclament une réflexion en termes d’économie politique, car si l’économie fait naitre de nouveaux pouvoirs, ce sont aussi ces nouveaux pouvoirs qui permettent à l’économie de s’exprimer.

Aujourd’hui ces plateformes questionnent l’emploi, la consommation et les rapports sociaux, elles exercent un pouvoir politique dont elles tirent des avantages économiques. Plus d’une vingtaine d’entre-elles valent plus d’un milliard de dollar. Elles doivent être un objet prioritaire de recherche en sciences sociales.

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